Amalta Messages postés : 5 |
Posté le 21/10/2006 12:23:28 | | LA CHIENNE
D’IVAN PETROVICH PAVLOV
Et j’ai levé la patte, donné la patte, avec cette supplique d’une main cassée qui marque toute l’attente et sa brûlure d’espoir, avec cet œil noir comme le fond de mon âme de chienne qui pleure aussi sans fin.
J’ai levé la patte à chaque fois. C’est un métier. Ainsi pendant treize années. Et il entrait, me regardait à peine. Et je m’approchais jusque-là, sa jambe, ma tête contre le velours, la toile.
Je m’en vais ce soir.
Je me suis assise dans l’herbe comme je ne le fais plus depuis longtemps. Cette fois un voile noir et du froid se mêlent. C’est bon. J’aperçois dans le fond de mon œil ses lunettes cerclées. Je l’entends encore me dire : « Viens ! » Mais ce n’est pas pour que je vienne, jamais pour que je m’approche et mieux me regarder.
C’est seulement à la toile que je me heurte, au fond.
Je regarde les autres chiens et je ne sais plus qui je suis.
Eux me regardent encore parfois, reniflent sur moi le velours, la toile… alors s’éloignent.
Je marche. J’ai des pieds d’hommes, le visage d’une femme belle, des souliers jaunes à mes pieds, une robe de laine rouge – j’ai toujours rêvé d’avoir une robe rouge.
Un jour j’ai marché dans la braise d’un feu dans le jardin, et cela volontairement. Une décision de chienne. Je n’ai même pas crié. Il m’a flanqué un coup de pied, soignée sans ménagement.
Je voulais que mes quatre pattes de chienne disparaissent et que l’on en finisse avec les clochettes, signaux, cases, fiches, et de me flatter parce que j’obéis juste, j’obéis loin, j’obéis aimante, comme seule une chienne peut en être capable.
Et pour tout cela j’ai vu tant de chiots tués ou envoyés dans des chaînes d’expériences, les fers de la science.
Ce soir je pars.
Il y a de cela du temps, je me suis jetée dans le Don. Après la noyade, les chiens ont vraiment cru que j’étais devenue folle. Je ne pouvais plus émettre que des gémissements. J’avais mal ici et là, à mes membres, toute ma peau de chienne.
Et je perdais la vue, les yeux crevés par un vieux pantalon de velours qui ne saurait gémir à son tour.
J’ai essayé de partir. Tapie dans les bosquets des voisins. Et j’entendais sa voix encore et encore : « Ici ! Viens ! Rentre ! »
Vous lisiez des vies de chiens, Boulgakov et les autres. Et on pense que c’est dans les livres que se trouve la douleur du monde. Je suis assise devant les bibliothèques. Je regarde chaque lettre des titres et des couvertures. Rien n’a là de sens pour moi. Et l’on se croit meilleur quand on a acheté la signature d’un dissident. Je regardais. Après me restais dans les yeux des taches noires, de virgules et de points, et ça je comprenais : un coup de sonnette court, un coup de sonnette long. Des virgules et des points. Et rien que du silence autour, barré de noir.
En observant tout ce qu’ils provoquaient en moi, ils devaient mieux comprendre les autres hommes, le pourquoi de leurs comment, comme s’il s’agissait de la même histoire. Et j’ai vu des rebelles dans ces époques là qui devenaient des chiens parce que cela avait été démontré.
Mais peut-être que tous ces savants, et lui, tous ces hommes de pouvoir, et lui, n’osaient plus regarder les hommes de près, la vie, les chiens ? Quand ils parlaient ensemble, qu’ils m’oubliaient et se battaient de mots, j’entendais le bruit de leurs voix comme des armes blanches en eux. Ils voulaient comprendre mais sans prendre le temps de réfléchir, de se pencher sur ce qu’ils cherchaient à comprendre, comme s’ils regardaient au microscope ce qui se trouve dans le ciel.
Regardez les chiens du monde, regardez les chiennes de vies, regardez-moi, assise là où je gênerai. Auraient-ils espéré de la tendresse en agitant des clochettes ? Ou la rendre ? Il me semblait que s’ils observaient sincères, pas au travers du verre seul et des grimaces de chiens qu’ils nous imposaient, cela viendrait bien. Un avenir radieux où les hommes deviendraient des frères pour les chiens, et les chiennes, sans honte, et pour le ciel de cette nuit froide, pour la pluie qui tombait à présent depuis ces étoiles en haut. Et je ne savais pas le dire, la tête posée entre mes pattes.
A certains mots je dressais l’oreille à cause e la musique et je pouvais y reconnaître des morceaux de sentiments. M’ayant vue remuer, ils me le répétaient. Et je frissonnais des oreilles, non plus pour les avoir entendus, comme avant, mais seulement pour obéir et en finir. Ils avaient renvoyé aussitôt ces mots avec un cœur dedans, de suite jetés à la chienne ainsi qu’un os à ronger, sur lequel elle graverait le secret de tous les rêves perdus des hommes et des chiens, pour en finir avec eux aussi.
J’ai vu des hommes se plier comme des cartouches vides pour entrer dans la ronde et tenir la clochette, noter les chiens et parquer les hommes. J’ai vu des hommes rompus à entendre des mensonges qui ne leur rendaient rien, rien qu’une avance sur la recette, crachats du vide pour se croire là-haut. Et des souris mortes être fêtées comme des anniversaires. J’ai vu des courbes ou des graphiques comme des mers démontées et qui annonçaient l’avenir de l’homme. J’ai vu des femmes sourire à imaginer pas à pas le chemin de la chienne et cela jusqu’aux morsures, et qui le voulaient bien, jusqu’à effacer l’horizon. Je n’ai vu de mystère ni d’amour dans l’homme, sinon celui que j’imprimais contre son pantalon de velours, comme les traves de mes pattes brûlées sur le sable noir d’un désert.
Ce soir je pars. J’ai 13 ans… Cent ans, ils prétendent. Oui si c’est à dire que j’ai souffert dix vies. Il ne me reste rien. Je ne veux plus sentir en moi, sur moi, l’odeur de la toile, celle du velours. Je veux seulement qu’un vieux chien qui aura voyagé loin, longtemps, vienne à moi, se tienne tout contre jusqu’à la fin. Et qu’il me pardonne.
Monde Sauvage Ed. L'harmattan
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