PhilippeNollet Messages postés : 16 Aimez-vous les uns les autres - et foutez-moi la paix. |
Posté le 07/10/2006 05:53:35 | | J’aime l’introspection. Je sais bien que le genre est mal vu. Qu’il ne reste qu’une poignée de torturés nombrilistes pour s’y frotter. J’aurais tort de me plaindre, en fait. Ma minuscule audience ne vient que de coups d’éclat ponctuels, de happenings fatalement épisodiques. Si l’introspection n’était pas le pire des vices, pour l’écrivain moderne, une véritable tare, un affront porté sur le visage, on se demande bien pourquoi la plupart d’entre nous lui tourneraient le dos ainsi, délibérément, en se pinçant le nez presque. On finit par s’y perdre, on croit qu’écrire c’est raconter de belles histoires, en avant la musique : le doigt dans l’œil jusqu’au coude.
Il y a des individus qui ne marchent jamais. Mais vraiment jamais. Ascenseur, voiture, escalator… Je me demande comment ils font leur compte, comment on peut avoir si peu conscience de son corps dans l’espace. Comme tout le monde, je suis détenteur de doutes et de certitudes : l’une de ces dernières, c’est qu’un homme qui ne marche pas ignore sa part concrète incarnée dans le réel. D’une certaine façon, ne sait pas qui il est.
Obsession d’être seul. Si cette solitude m’est refusée, je suis bon à être pendu. Tout contact humain est une épreuve et une douloureuse perte de temps. Un gâchis. Déjà petit j’étais une tête de mule. Je serais probablement devenu tête de turc si ne m’habitait pas déjà, alors, une haine féroce de tout (de tous ?). J’exagère, mais à peine. D’où hostilité de principe. Emmurement dans mes quartiers. Fascination de certains, aussi, mais qui perd gagne toujours, on le sait bien.
En plein bonheur – donc fugace, instantané – on ose néanmoins évoquer la douleur de vivre, notre corps qu’on traîne comme une peine, notre lassitude de tout. Qu’on m’explique comment la mort effraie à ce point, alors que jusqu’à preuve du contraire tous les hommes meurent soulagés, sans geindre ni protester inutilement. Rien ne résiste ici-bas à la monotonie, à la répétition, à l’usure du quotidien. On se lasse de tout. De la femme qu’on aime, des heures fastes d’écriture, de ce vent qu’on adorait tant. Comment ne pas comprendre les sauts désespérés dans le vide de ces suicidés, évaporés dans l’indifférence glacée des temps. Il suffirait de n’être que soi-même. Sans aucune autre volonté. Autant dire que ça ne marche jamais.
Nous sommes pourtant entourés de bonnes âmes qui ne demandent qu’à nous venir en aide. Ce sont les pires. Fouineurs du goût de découvrir les choses soi-même, pickpockets des esprits, détrousseurs de personnalité, leur altruisme leur donne tous les droits. Acceptez un seul de leurs cadeaux, ils ne vous lâchent plus. Et tout votre patrimoine propre – intellectuel, mental, affectif – y passe : vous les aurez sur le dos, de plus en plus gentils, de plus en plus écoeurants d’amour, jusqu’à la fin de vos jours. Que vienne enfin cette lame de fond…
Dans un couple, tout est à reconstruire à chaque instant. Comment éprouver la moindre surprise quand on vit l’un sur l’autre pendant des années ? J’ai réussi ce prodige. Certes pas seul. Le secret c’est justement d’être très souvent seul, pour garder l’envie. L’ennui fait des ravages. Et finit par creuser ses ornières dans cette tourbe où les sentiments s’enlisent.
Faute d’interlocuteur à sa mesure, on reste méconnu des uns, incompris des autres. Ça donne mauvaise allure et bonne conscience parfois. C’est qu’on ne vaut que par le regard, ou l’écoute, des autres. Malheureusement. Qu’on le veuille ou non. Tiens, je me suis perdu en route – cet égarement passager, à deux doigts de finir, prouve à quel point il est ardu de rester concentré sur un point précis jusqu’au bout, quand ce point est tellement indistinct. Ça vous apprendra à lire de belles histoires.
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