Amel Messages postés : 414 |
Posté le 18/01/2007 02:40:23 | | Café de la gare, elle attend un homme qu'elle n'a jamais vu.
Une lettre échouée un jour chez elle par hasard. Elle ne lui était pas destinée mais elle l'a gardée.
Longtemps elle a hésité : l'ouvrir ? la rendre au facteur ?
Trois jours, quatre...passent. Elle tourne la missive, la retourne.
Recto, le prénom d'une femme, une fleur des contrées lointaines. Images de soleil, de plages, de palmiers et de cocotiers.
Son esprit vagabonde loin du froid de son hiver, loin de la neige qui s'est déposée sur sa fenêtre, lui bouchant toute vue.
Vahiné...elle respire la lettre, une odeur suave s'en dégage.
Verso, le nom d'un homme. Une écriture à l'ancienne détache chaque lettre l'affinant par endroits, une calligraphie presque.
Il a dû prendre son stylo à plume d'or pour écrire à sa belle. Mais qui est-elle ?
Elle n'en saura jamais rien, elle n'ira pas chercher la destinataire dans cette rue de son quartier. En se perdant, cette lettre lui était en quelque sorte destinée.
L'ouvrir...Non, attendre encore.
Comme une plante qu'on arrose chaque jour, elle se lève le matin, la prend dans sa main, la soupèse, lui sourit puis la met dans sa poche.
Il lui arrive même d'en rêver. Cet homme ne lui est plus totalement inconnu, elle lui donne le visage de ses nuits, lui parle.
Puis un jour, oui, cela devrait être ainsi, ils se rencontreront et se reconnaîtront.
Arrive le jour de l'an ! Elle a fixé l'ultimatum depuis quelque temps déjà.
Si quelque chose devait arriver que ce soit ce jour-là.
Délicatement, elle détache les bords de l'enveloppe : un joli papier à lettre bleu pâle se fait voir.
L'écriture aimée couvre les deux faces de la feuille, elle se régale d'avance à sa lecture. Elle s'oublie, s'approprie les mots de la lettre rien qu'en les regardant. Elle fait durer le plaisir...Ce soir au lit, juste avant de se coucher, elle lira.
En ce jour de l'an qu'espérer de mieux que ce cadeau dans la solitude de son hiver si rude. Jour de fête qui n'en est plus un depuis que plus personne d'autre qu'elle n'habite la maison.
Le mari, volatilisé depuis longtemps. Sans préavis, il est parti, sans rien emporter, sans dire.
Elle l'a attendu des mois puis s'est rendue à l'évidence. Il ne reviendra plus.
Puis le fils s'en est allé aussi, vivre sa vie. Dans cette bourgade où rien ne bouge, il s'ennuyait à mourir. Au fur et à mesure qu'il grandissait, ses horizons se rétrécissaient.
Vingt heures au carillon de l'horloge du salon.
L'heure de se mettre au lit. Son coeur bat plus fort. Que d'émotions !
Elle se cale tout contre ses oreillers, elle est prête. Revêtue de sa chaude chemise de nuit en coton, de son bonnet et de ses chaussettes en laine.
La frileuse tire la couette à carreaux ocre et rouille jusqu'au menton. Elle pousse un soupir de bien être, jamais elle ne s'est sentie aussi bien.
" Vahiné, ma chérie....
Amel
" Vahiné, Ma Chérie ...
Je m' empresse de répondre à ta merveilleuse lettre que je viens de recevoir. Chaque ligne que je lis m' emplit de bonheur. Aujourd'hui j' ai été le seul à recevoir du courrier, tous mes camarades m' ont envié. J' étais comme un fou, je courrais partout en serrant très fort cette lettre sur mon coeur. Tu ne peux pas t' imaginer ce que j' ai ressenti à ce moment là ! J' attendais avec impatience la venue de ce facteur, un jour sans le voir et c' est la fin du monde pour celui qui ne reçoit rien ! Mon ami Paul n' a rien reçu depuis 15 jours, il devient fou ! Est-ce les lettres qui se sont perdues ? Est-ce sa femme qui l' oublie ?
Aujourd'hui, cela fera 240 jours que nous sommes séparés Mon Amour ... Je sais que comme moi tu comptes les jours, et un jour de plus est un jour de trop, loin de toi, loin de vous ! J' espère que cet enfer finira bientôt !
Chaque lettre de toi est un cadeau du ciel. Je ne cesse de te le répéter, mais à chaque fois, c' est le même rituel : dès que je l' ai entre les mains, je la serre très fort sur mon coeur pensant que tu as fait la même chose avant de me l' envoyer, puis je la respire pour retrouver ton odeur, ton parfum qui me fait tourner la tête ... Je la regarde longuement, examinant chaque lettre, t' imaginant l' écrivant de ta plus belle plume ...
Puis vient le moment tant attendu, celui de l' ouverture, doucement, toujours avec ce magnifique ouvre-lettres que tu m' as offert avant mon départ, nos deux noms gravés et ce coeur à côté, ton coeur ... Mon Amour ...
Et enfin, le moment de la découverte ; toujours le même pincement au coeur, lorsque je déplie ce magnifique papier à lettre, tantôt bleu, tantôt rose. Est-ce-que cela sera un garçon ? Une fille ? Tout ce que je sais, c' est que cet enfant sera le plus beau du monde, il aura tes yeux, ta bouche, il te ressemblera ! Il sera notre bébé d'Amour ! Je l' aime déjà, je n' arrête pas d' y penser ...
Mon voeu le plus cher est de pouvoir obtenir une permission et d' être là quand il viendra au monde ! Où mieux, mon rêve le plus fou serait que cette maudite guerre se termine, et qu' on puisse tous rentrer dans les meilleurs délais ! Il y a tellement de mes camarades qui sont partis, qui ne reviendront plus jamais ! Mon Amour ! J' ai peur ! J' ai tellement peur lorsque j' entend ces bombes qui résonnent au loin, parfois, si près aussi. J' ai peur lorsque le ciel s' illumine et que les balles sifflent de tous les côtés ! Mais là, je pense à toi et au bébé et cela me donne la force de continuer, de résister, de me battre ... J' ai tellement hâte de vous prendre dans mes bras et de vous serrer si fort ... Tellement fort ...
Cette nuit il a encore gelé, moins 15° ! On est tous les uns contre les autres, blottis pour avoir moins froid. On dort peu, et à tour de rôle. Heureusement, dans la journée il fait soleil. Je pense à toi tout le temps, et la nuit tu es le soleil de mes nuits, cela m' aide à résister à ce froid qui nous transperce. Je ne quitte plus les mitaines que tu m' as tricotées, elles sont si chaudes, cela me fait du bien. Je viens de terminer le dernier carré de chocolat et fumé la dernière cigarette. C est décidé, c' était la dernière ! Il faut que je m' habitue pour le bébé !
... / ... Je reprends après plusieurs heures d' interruption !
Et là, Mon Amour, j' ai une grande nouvelle à t' annoncer !!! Je n' y croyais plus ! Mon commandant vient de m' accorder une permission de 8 jours !! 8 jours, tu réalises ???
Je prendrai le train à la fin de la semaine et je serai près de toi, près de vous, le 2 ! Peut-être arriverai-je avant ma lettre ! Et tu auras l' énorme surprise de me voir arriver !
Vas-tu me reconnaître ? J ai tellement changé, tellement maigri ! Tu n' auras qu' à chercher mes yeux, eux, ils n' ont pas changé, mon regard pour toi non plus ! ...
Et toi ? Avec ton ventre si rond ! Tu seras la plus belle parmi toutes les femmes qui seront sur le quai de cette gare à attendre le retour de leur amour. Ô mon Dieu ! Faite que mon enfant naisse pendant que je serai là-bas ! Je vous en prie !
... C est l' heure de la relève du courrier !
Je te laisse sur ces quelques mots d 'espoir ! Et de joie immense !
Je te serre très fort dans mes bras et t' embrasse ... Toi, et notre petit Amour !
Je t' aime, Ma Douce ...
Ton Adoré ...
La lecture de cette lettre lui fit venir les larmes aux yeux. Elle réalisa que le 2 c'était .... Demain !?! Et elle fut prise d' une peur panique, jamais elle n' avait ressenti cela ! Que fallait-il faire ? Où trouver cette jeune femme au doux prénom de Vahiné ? La rue était tellement longue et elle ne connaissait personne ... Restituer la lettre au facteur ? Non, pas possible, il est trop tard maintenant ! Essayer de se renseigner auprès des commerçants, du boulanger. Et cette femme, là-bas, qui connaît tout le monde depuis le temps qu' elle habite là ? Non, elle dirait que j' ai été malhonnête ...
Cette nuit là, elle n' arriva pas à trouver le sommeil. Au petit matin, les idées plus claires - ne dit-on pas que la nuit porte conseil ? - elle se leva tôt, fit sa toilette, et revêtit ses plus beaux habits du dimanche.
Aujourd'hui, c' était un très beau jour, ciel bleu et soleil magnifique ... Un très beau jour !
Elle avait décidé de se rendre à la gare, et d' attendre ... Allait-elle reconnaître cet homme, son inconnu ? "
Pascale
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