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forum Index du forum forumContes & légendes forumDe l'immortalité amorale, ou Conte de la vieille charette

Auteur : Sujet: De l'immortalité amorale, ou Conte de la vieille charette  Bas
 Alexandra_Azarov
 Messages postés : 29
 Alexandra_Azarov
  Posté le 07/07/2006 04:48:19
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Conte écrit à l'automne dernier, à l'occasion d'une fièvre nocturne...



Conte de la vieille charrette


I.

Il était une fois un garçon nommé Jack. Tous ceux qui l'avaient connus étaient fort, fort vieux et dorment maintenant dedans leurs tombeaux. Ce Jack possédait une montre à gousset qui ne marchait pas (ou bien qu'elle marchait trop vite, je ne l'ai jamais très bien su, au fond); quoi qu'il en soit, il s'agissait d'une montre magique: étant son seul possesseur, Jack ne grandissait pas. Par-ci, par-là - et on ne saurait trop dire comment - il avait glané ses dix-sept printemps réglementaires et en était resté là. Dieu seul pouvait dire quand était né Jack.

Demandez à n'importe quel enfant ce qu'il faudrait faire pour rentrer dans l'histoire, il vous répondra sans doute: "Tuer un démocrate"; néanmoins, Jack ne tua personne, et il avait traîné comme cela des siècles et des siècles, sans marquer les pages écornées des manuels scolaires; l'on peut douter, d'ailleurs, qu'il ait jamais croisé de politique.

Comme le disait mon oncle Abraham, remarié cinq fois, un homme est incapable d'aimer avant d'avoir quarante ans. Il faut croire que les quelques centenaires de Jack lui mirent du plomb dans la tête, car, un jour du siècle dernier, il tomba amoureux d'une jeune fille de son âge, Emilie Burry, en même tant que son coeur entier s'arrêta de battre. Il lui composa les plus grands poèmes du monde et lui offrit les plus belles fleurs que la terre ait jamais portées, il fit tout pour lui plaire - mais, passant avec ses amies dans les ruelles bien droites, jamais elle ne daigna même le voir. Alors, par une nuit attristée et sans lune, Jack erra près de la maison de miss Burry, puis s'en éloigna. Il traversa une longue pente, qui s'étendait de haut en bas, et traversa sans les voir six lacs: au septième - le Grand lac du Nord, là où se perdent les rêves des dimanche matins et ronflent toujours quelques pêcheurs fantômes - il retrouva la médiévale tour-lanterne qu'il avait abandonnée il y avait de cela des siècles.

Monté à son point culminant, il se souvint d'un très vieux portrait accroché au salon de la maison d'Emilie, qu'un dimanche de messe la porte grande ouverte lui avait laissé entrevoir.

Il sourit alors, prit dans ses mains sa vieille montre et la remonta mille fois. Il en tourna tant les aiguilles que les maisons disparurent alentour; d'abord, la peintures impeccablement blanches des maisons se rétrécirent chagrinement,  cédant la place aux pierres et bois d'origine, puis c'était les planches qui se volatilisèrent. Des terrains recouvraient la verdure et les arbres perdus; la lune venait et repartait aussitôt. Jack vit les parents d'Emilie penchés sur son berceau; les aiguilles tournoyaient toujours; à ce moment, c'était Mr. Burry conduisant sa jeune épouse à l'église; il arriva enfin au moment où Mr. Burry n'était plus lui-même qu'un chérubin pleurnichant. Les ans reculaient en même temps que les cabs allaient en marche arrière et les robes des dames se démodaient. Le garçon riait et se disait à lui-même: "Je me souviens de cela"; mais interrogez des jeunes gens de cet âge, et vous comprendrez, en vérité, que jamais ils ne se rappellent de rien.

Peu importe, car bientôt c'est par trois fois l'arrière-grand-père d'Emilie, Burry, septième du nom, que Jack vit somnoler dans son petit bureau. Plus haut, à travers une fenêtre en losange entrouverte, il aperçut sa fille, Anaïs, qui dormait. Alors, Jack se souvint du portrait, et il sourit d'un mauvais sourire.


II.


Il grimpa sans un bruit au grand chêne faisant face à la chambre et la regarda longuement, tandis que la nuit noire venait froidement le frapper aux joues. Par une sorte d'accord tacite et imaginaire, Anaïs, ancêtre et portait craché d'Emilie, écoutait le silence de Jack, songeant; car c'est écouter que l'on peut en rêve, et jamais entendre. Anaïs écoutait et souriait.

Le lendemain, elle rencontra près de son pensionnat un merveilleux jeune homme nommé Jack. Il lui offrit les plus belles fleurs que la terre ait jamais portées et lui composa les plus grands poèmes du monde.

Tout d'abord, le jeune homme considérait cruellement que, grand poète, peu lui importait qui était la muse, pour peu qu'elle fut pareille à son Emilie; grand-mère ou petite fille, maintenant ou dans plus de cent ans, cela comptait peu. Mais, contrairement à sa lointaine descendante, Anaïs avait le coeur teinté d'une infinie pureté - c'était un autre siècle, voyez-vous - et quand il lui parlait, c'était d'amour que ses yeux tremblaient. Très vite, Jack l'aima sincèrement.

Deux années plus tard, les jeunes gens se marièrent.

Anaïs devenait jour après jour une jeune femme; ses perles s'allongeaient comme les traits de son visage mûrissant. En société Mr. et Mrs. Delatour étaient très appréciés; mais l'on ricanait parfois que l'époux ne vieillissait pas. Eprise comme au premier jour, Anaïs n'y avait pas fait attention, puis s'en été réjoui. Mais à trente-et-un ans, quand on commença à lui demander si Jack était son fils, elle prit peur.

Un soir, elle s'enferma dans une chambre avec son mari. Jack était assis sur le rebord d'une grande fenêtre, faisant tristement sonner chaque corde de son antique luth. Anaïs caressa son front.

- Mon Ange... Pourquoi ne vieillis-tu pas ? Pourquoi es-tu comme à nos dix-sept ans ?

De sa fenêtre bleutée, il ne répondit rien; mais Anaïs le supplia si longtemps et si fort que son coeur finit par se fendre, et il lui avoua toute la vérité. Mille fois, il avait voulu enlever la montre, mais la chaîne de celle-ci s'était accrochée à son âme, de sorte qu'elle marchait toujours, quand bien même il l'eut cassée, et revenait toujours, où qu'elle fut jetée. Il était immortel et Dieu même n'y pouvait plus rien.

Durant treize jours et treize nuits, Anaïs pleura: elle devait vieillir et devenir peu à peu la vieille mère de Jack, puis sa vieille grand-mère, son ancêtre; et tandis que le dernier cortège, avec ses chevaux noirs et ses croque-morts blancs, la mènerait en terre, il aurait toujours dix-sept ans. Au quatorzième jour, oscillant sur la balançoire de leur petit jardin, elle contempla Jack, accoudé à une table blanche, sous un chêne, rédiger un article en fumant son houka. Enfin, il leva vers elle ses grands yeux - imperceptiblement, elle sourit.

- Comme je suis heureuse, Jack, tu ne mourras jamais.

L'Eternel se leva, posa sa chronique finie, l'embrassa tendrement et disparut à jamais.


Au jour suivant, Anaïs fut si triste qu'elle déambula, sans flamme, dans les rues de la ville et finit par arriver sur le banc d'un jardin public. Un homme très bien mis, tout en costume trois pièces, vint alors la voir.

- Jamais vous ne me croirez, madame, mais, tout à l'heure, je marchais dans la grand rue, là-bas, et un jeune garçon - oh, seize ans, pas plus ! - m'a dit que je devais absolument passer là, et qu'ici était mon destin. Croiriez-vous...

Quelques mois plus tard, Mrs Delatour devint Mrs Wards.

Cette nuit-là, Jack alla à la tour-lanterne qu'il avait monté il y avait de cela quatorze ans, le coeur empli de chagrin, et il prit à nouveau sa montre. Il la remonta si fort qu'il fut projeté à des siècles et des siècles; la ville même n'existait pas encore. La terre était tranquille, par-dessus d'immenses champs s'élevait timidement le soleil; l'on aurait dit le matin du Monde, et les pupilles du jeune homme semblaient devenir dorées. Quelques instants plus tard, quittant l'air froid et tortueux, Jack plongea dans le Septième lac. Dans l'eau translucide flottaient des morceaux de glace aux formes étranges; il semblait parfois au garçon que c'était des navires déchus, et des piques, et des croix qui venaient le toucher aux côtes, à mesure qu'il s'enfonçait vers le fond. Quand il l'eut atteint, dans l'obscurité épaisse, il trouva à tâtons un crochet rouillé; le soulevant de toute ses forces; c'est le Monde qu'il renversa. Comme passant à travers un miroir, il se trouva remonté à la surface. L'air était plus doux.

Un château s'étendait sur une grande colline. Jack s'approcha lentement et regarda à travers les vitres. Il se vit alors, vêtu de ses habits de jeune horloger, forgeant dans les plus purs métaux sa montre immortelle et jetant de temps à autre un coup d'oeil attentif à un grand grimoire médiéval. Souriant, son double observait la fine chaîne argentée pour laquelle, quelques mois auparavant, il avait vendu un douzième de son âme...

Fou de peur et de rage, Jack hurla à la mort, martela, frappa - mais rien n'y aurait fait: l'on avait prédit au jeune horloger qu'un jour, une ombre arrivée d'Ailleurs viendrait essayer de détruire son ouvrage. Il avait été aux quatre coins du monde, de part et d'autre de l'Univers, et avait appris à dresser d'infranchissables barrières. Les murailles de son fort étaient imprenables.

Jack se rappela l'avoir vu, cette ombre, à travers la vitre, quand il était ce jeune horloger épris d'immortalité - mais c'était seulement maintenant qu'il comprenait que cette ombre n'était rien d'autre que lui. Pourtant, même avec toutes les horloges du monde, il ne serait plus jamais cet horloger-là, à cet instant-là et derrière cette vitre. Non, il serait cette ombre, cette vieille chose de dix-sept ans accrochée au vide et se battant pour rien.

"Maintenant, je vais lever les yeux une seconde, me voir, rire, et la porte claquera."

L'horloger leva les yeux une seconde, le vit, rit, et la porte claqua. Un sablier tomba et se brisa à terre, dissipant dans la pièce quelques volutes macabrement étheriques. Et Jack renonça.

Après avoir accompli le chemin inverse, remis dans son bon sens le jeune Monde, traversé les glaces et grimpé dans sa tour-lanterne, il leva la main pour remonter le temps plus en arrière encore et se tuer dans son propre berceau, quand il n'était encore nulle question de montre et de sortilèges factices. Il pensa alors à Anaïs - anéanti au commencement, il ne la rencontrerait jamais, pas plus qu'Emilie Burry ni aucune autre personne. Jack vacilla en silence. Vivant des centaines d'années, il n'avait pas appris à mourir.

Il tourna alors la tête: là, sur le bord du Grand lac du Nord, dormait une jeune fille. Son visage d'ange reflétait la douce lumière des remous de l'eau... elle était belle !..

Jack comprit tout de suite. Il s'approcha en silence et, penché sur elle, murmura:

- Rêves-tu de moi, mon Ange ? Rêve de moi, innocent amour, et que le sang de toutes tes filles se souvienne de cette irréelle passion et leur brûle le coeur... Rêve...


Traversant les temps, il hanta toutes les générations d'Anaïs; éternellement jeune et éternellement éphémère. C'est ainsi que naquirent les plus belles fleurs que la terre ait jamais portées et que furent composés les plus grands poèmes du Monde.

Les temps changent, les sangs s'entremêlent, et les noms se perdent...


Mères, couvrez vos berceaux: elle n'est pas née, la dernière de Jack !









Azarov, apprentie bac de français réussi.

 metanoia
 Messages postés : 45
  Posté le 07/07/2006 08:15:24
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ton récit chère alexandra compose le temps du fond du verbe. la sensibilité enveloppante qui étire l'expression renvoie à l'expérience profonde du temps dans la conscience. je trouve aussi vraiment captivante ta manière de marquer le développement par la surprise qui est hautaine et relevée sans saillir outrancièrement...tu surprends le lecteur par la continuité harmonieuse du discours... c'est fabuleux.

on est humain seulement si on lègues à notre mort la dignité totale de notre naissance
 Alexandra_Azarov
 Messages postés : 29
 Alexandra_Azarov
  Posté le 10/07/2006 07:09:30
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Merci infiniment, Metanoia !


Azarov.

 Jack
 Messages postés : 523
  Posté le 16/09/2007 14:01:29
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Bizarre, je ne connaissais pas ce conte, et pourtant, j'en ai tellement entendu parler.
Je croyais qu'il y avait une histoire de haricot magique. Ceci étant, avec la tour de la lanterne, et le fameux Jack O' Lantern, on peut effectivement s'attendre à plus d'un tour.
Ce qui prouve que les Anaïs de tous pays, et de tous les univers sont drôlement courageuse.
Un gars de dix-sept ans qui ne vieillit jamais, purée, c'est vraiment malsain comme ambiance...
Aussi Bravo et Merci !


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