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forum Index du forum forumNouvelles forumL'île (nouvelle extrait du livre "Le chemin des mots"

Auteur : Sujet: L'île (nouvelle extrait du livre "Le chemin des mots"  Bas
 Epicure
 Messages postés : 86
 Dépêchons-nous de succomber au
plaisir avant qu'il ne
s'éloigne
  Posté le 20/02/2006 14:05:16
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L'ILE



Raioho avançait à petits pas. Il était pressé de rentrer au village, retrouver les siens, mais son âge plus que canonique ne lui permettait pas de marcher bien vite. Appuyé sur son bâton, il se mit à gravir le raidillon qui le menait à son fare.*
Tiare était seule  et il en fut un moment chagriné, mais la beauté de sa belle-fille le fascinait et il lui demanda:
- Comment ce fait-il que Naani ne soit pas là à m'accueillir ?  
- Il est sur la plage. Il y a une drôle de pirogue toute blanche !
- Moi, je suis trop fatigué pour y aller ! Dis lui que je l'attends.
Tiare partit en courant en direction de la plage. Le bruit du ressac lui parvenait de plus en plus distinctement à mesure qu'elle s'en approchait. Bientôt, ses pieds nus foulèrent le sable encore tiède du soleil qui l'avait chauffé toute la journée.
Tiare s'arrêta un instant pour contempler cette étrange embarcation échouée sur le flanc. Elle s'en approcha avec prudence, cherchant Naani du regard. Ne l'apercevant pas, elle eut un frisson de peur en entendant un bruit émanant de l'épave.
Un second bruit la fit sursauter, et elle vit émerger de cette étrange pirogue la tête puis le corps d'une femme portée par les bras puissants de son homme.
Naani sauta souplement sur le sable et y déposa délicatement l'inconnue. Tiare s'approcha doucement et s'agenouilla près de la femme. Elle avait des cheveux comme elle n'en avait jamais vu, de la même couleur que le sable lorsque le soleil est haut. Sa peau était légèrement hâlée.
Levant la tête, elle vit Naani sortir à nouveau des entrailles de la pirogue avec ce qui ressemblait à un homme. Il était aussi clair que la femme et du sang rougissait son visage. Lorsqu'il fut allongé, Tiare remarqua qu'il avait des cheveux sous le nez et sur les joues et le menton. Elle toucha prudemment la joue de l'homme et retira sa main précipitamment, l'ayant senti bouger.
Presqu'au même moment, la femme ouvrit les yeux et poussa un petit cri. Tiare s'approcha et lui posa un doigt sur les lèvres tout en lui souriant, pour lui faire comprendre qu'elle n'avait rien à craindre.
- Il faut les emmener au village, dit Naani en reprenant l'homme dans ses bras.
L'insulaire aida la femme à se lever et la soutenant, ils se mirent en marche.

Les deux naufragés furent allongés sur une natte. L'homme et le femme furent déshabillés et Tiare aidée d'Atai, une des plus vieilles femmes du village, les soignèrent.
Atai s'occupa de l'homme qui était blessé, tandis que Tiare se chargea de la jeune femme. Elle lui passa sur tout le corps, un mélange d'huile de coco et d'herbes aux vertus apaisantes Elle sentit sous ses mains le corps se détendre, se relâcher, puis la femme s'endormit.
Tard dans la nuit, les membres du village discutèrent en écoutant le récit de Naani. Puis Raioho, qui était leur chef, leva la main en demandant le silence et il parla :
- Les anciens disaient que des dieux, aux cheveux couleur des sables à la grande chaleur, nous viendraient de la mer. Mais les dieux ne saignent pas et l'arrivée de ces étrangers ressemble à celle que fait Tehau lorsqu'une vague le prend en traître et que sa pirogue se retourne !
A ces mots, toute l'assistance se mit à rire en se tapant sur les cuisses, la gaieté étant le maître-mot de la vie sociale de ce peuple.
- La nuit, nos rêves nous guident pour le jour nouveau ! termina-t-il.
Les hommes et les femmes se levèrent et se dirigèrent vers leurs cases respectives.

Le soleil venait tout juste de se lever, lorsque Tiare apporta un repas aux rescapés. La vieille femme entra presqu'au même moment et soigna l'homme et lui fit avaler un peu de nourriture.
La femme s'était assise, et buvait le lait d'un coco frais. Et comme si l'appétit lui revenait soudain,  elle avala  coup sur coup, deux énormes mangues. Cela fit rire Tiare, qui lui caressa le ventre en lui disant dans sa langue:
- E mea maitai anei oe ? (Te portes-tu bien ?)
- E mea maitai au ! (Je vais bien !)
C'est une Tiare étonnée et ravie qui fit savoir à tout le village, que la femme parlait la langue du peuple de l'île. Revenue au fare, elle prépara une nouvelle calebasse de ce mélange, dont elle avait enduit le corps de la femme, la veille au soir. Plongeant les mains dans le liquide, elle les mit en conque et versa l'onctueux et parfumé baume sur le corps tiède.
- Mon nom est Tiare. Et toi ?
- Moi c'est Linda.
- Je n'ai jamais vu de femme avec des cheveux de sable !
- On dit blond.
- Bon... Bnon... Bdnon... Fiu*  C'est dur à dire !
Pour la première fois, la femme eut un sourire.
- Ca fait du bien ! dit-elle à Tiare, tandis que celle-ci la massait doucement.
- Quand tu seras complètement guérie, je te ferai un baume d'amour. Tu verras, ton homme aimera beaucoup !
- Et qu'est-ce qu'un baume d'amour ? Demanda Linda.
- Tu verras !
La jeune femme se tourna vers son compagnon. Elle voulu se lever, mais se sentit faible sur ses jambes. Tiare sourit et lui fit comprendre qu'il reposait son corps et son esprit. Elle aida Linda à s'allonger près du blessé.
- Comment l'appelles-tu ?
- Mark.
- Il est drôle, avec tous ses cheveux sur le visage !
- Ce ne sont pas des cheveux, mais de la barbe.
- Ba'be ? Articula péniblement la jeune îlienne.
- Ou si tu préfères, des poils !
Et comme elle ne semblait toujours pas comprendre le sens de ces mots, Linda lui montra les quelques poils qui ornaient son pubis de blonde.
Tiare se mit à rire. Ses seins tressautaient. Linda comprit la raison de l'hilarité de la jeune fille et partit, elle aussi, d'un fou rire, oubliant un moment, l'homme blessé à ses côtés.
- Poi' ! répétait Tiare entre deux hoquets. Et retirant son minuscule pagne, elle montra à la femme, son sexe absolument vierge de toute pilosité.
- Pas de poils ici et nos hommes, ils ne les ont pas au visage !

Bientôt, tout le village fut au courant de l'histoire des poils et les rires gagnaient de fare en fare. Raioho vint lui-même se rendre compte de l'objet de tant de gaieté et se fit raconter par Tiare qui passait ses mains sur les joues de Mark et le pubis de Linda, tout en parlant et en riant à la fois. Le vieux chef se mit à rire lui aussi, puis tout à coup il redevint sérieux :
- Maintenant, il faut laisser les étrangers se reposer un peu !
Naani, qui était retourné voir l'étrange pirogue, se demanda au retour la raison des rires qui fusaient d'un peu partout. Il  aimait rire  aussi et quand sa femme lui fit le récit, il se claqua les cuisses de plaisir.

Linda avait été un instant gênée d'être contemplée ainsi sans voile, mais les gens du village vivaient pratiquement nus, et le pagne que les femmes portaient, leur servait en fait à s'asseoir, étant plus long derrière que devant.
Mark dormait paisiblement. Elle caressa tendrement son torse et remonta vers le visage. Au contact de la barbe, elle faillit partir d'un fou rire. Elle se pinça les lèvres et posa un baiser sur les lèvres entrouvertes de l'homme.
Se sentant mieux, elle voulut aller au soleil.  Elle essaya de se lever, mais retomba sur sa couche et s'évanouit.

Un choc la réveilla. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, un jour blafard éclairait le désordre indescrïptible dans lequel elle se trouvait. Puis une voix :
- Il y a quelqu'un là-dedans ?
Puis des mains qui la soulevaient. Puis la plage. Et ce corps recouvert d'une voile en partie déchirée.                    
- Mark !
- Désolé ! lui dit un homme.
Linda s'effondra. Ils en avaient tant rêvé de leur île !


* Fare : (prononcer faré) habitation polynésienne.
* Fiu  : (prononcer fiou) Fatigant, lassant, embêtant.


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