quadflieg Messages postés : 206 le sucre c'est sucré |
Posté le 20/01/2008 15:52:51 | | La mi-septembre 1466 fut pour la petite communauté de Falmignoul une source d’effrois qui baigna la vie de beaucoup d’un dégoût et d’une crainte éternelle.
Jeune vacher, à peine sorti du jupon maternel, Eric avait gagné récemment le droit d’assumer cette courte transhumance allant modestement du « coléïbi » jusqu’à la Lesse, au droit des majestueuses falaises du castel de Walzin.
Il aimait cette route somnolente à travers l’épaisse forêt domaniale.
D’ici, Louis XI et le duc de bourgogne ne menaçaient pas plus que le vol d’une guêpe avide de sucre.
Et si on y réfléchissait bien, plus craint était le vagabond que les armées ayant assiégé la ville à quelques lieues de là.
Ce jour, le garçon menait paître sept vaches sur la rive opposée aux quarante toises de roche portant le château dont j’ai parlé plus haut.
On savait que Dinant venait d’être prise, pillée et rasée par les armées de Charles le Téméraire et de son père, le Bourguignon, afin, comme le dirent les chroniqueurs, « qu’on ne sache où fut Dinant ».
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Début août, en effet, les dinantais avaient pensé bon de railler les féaux du Comte de Charolais en brûlant l’effigie de son père en face des remparts de Bouvignes.
En réponse à cette infamie, l’armée fut mandée et se déploya en un grand tumulte aux portes de la bourgade.
Sa muraille nord en fut pilonnée jours et nuits sous les cris des femmes et des enfants prisonniers du carcan de ce macabre duel.
Des deux rives, crachèrent bientôt toutes les bouches à feu permises sur les grèves avoisinantes.
Même en Crève-cœur, il se trouva un « roitelet local » pour quérir à Maisière une pièce d’artillerie de plus.
Au sein de ces troupes, marchaient trois frères : Jean, Raymond, et Thibault.
Nés tous trois de la Jannette de Falmigoul et de son mari Le Fort.
Enrôlés dès leurs premiers poils au sein des armées de Louis, ils avaient déserté et changé de camp, pensant que le Téméraire ne devait pas manquer de devenir le suzerain respecté de tous, de la Flandre au Roussillon, en lieu et place du Roi de France, demeurant lointain avec ses suffisants chefs de guerre.
C’est ainsi que dès le 26 août, ils pénétrèrent en la mosane place à la suite des seigneurs et de leurs hérauts, épiant avidement toutes richesses qu’elle semblait recéler.
Sous l’opprobre, les citadins vaincus transportaient à grand dol, biens et famille.
Il fallait leur trouver un sanctuaire où la picorée due aux vainqueurs ne pourrait les atteindre.
Le 28, ordre fut donné aux femmes de quitter les lieux.
Par suite, tous les mâles encore présents furent capturés et mis en geôle en attendant un jugement sans espoir.
L’imposition faite aux dames s’était doublée d’une garantie peu commune pour l’époque. « Le respect. »
Ainsi, on assista à l’expulsion d’une donzelle de renom ; Sommée d’abandonner sa ville et son mari, on l’autorisa néanmoins à emporter ce qu'elle désirait.
Sans peur, elle se dirigea vers un mur de son hôtel.
Devant la troupe en armes, elle y décela une pierre et récupéra de petits sacs d'or et de précieux objets.
Sa sortie des enceintes ne fut entachée du moindre crachat ou injure.
Même de la part des bougresses de Bouvignes, qui avaient traversé le fleuve pour se gargariser de la déchéance de leurs hautains voisins.
Malgré le lourd couvercle pesant sur la cité, on trouva encore quelques garces restées dieu sait pour quelle raison dans cette nasse.
Les trois frères savaient qu’il n’était point question de forcer ces écervelées.
Mais d’aucuns n’admettant pas l’écorne à ce droit guerrier qu’ils considéraient immuable n’en firent point cas, et grand mal leur en prit.
Après qu’ils allassent laisser une fille pour morte après son odieux viol, ils se virent attrapés et ligotés puis, immédiatement pendus.
Le soir même, Thibault reçut une missive de son père.
A la lumière d’un feu de meubles cassés, il se la fit lire par un des captifs qu’il gardait.
Le lecteur semblait circonspect, peu sûr de ce qu’il devait annoncer.
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« Mes fils,
Thibault, toi l’aîné ayant droit prioritaire sur mes terres, masures et leurs usages,
Il se trouve en ces temps bien des dangers qu’on ne peut laisser demeurer en ignorance.
Vous savez que fille n’en ai qu’une, la Florence que tes frères ont bien peu vu.
Il y a belle heurette que ce fils de gueux qu’est l’Eric, venu de Waulsort, que vous avez connu en vos primes enfances, s’en fait dire femme future et y prétend tant et tant que la honte s’en nourrit tout autour de nous.
J’y vois de ténébreux augures pour tous de nous.
De naissance, la Florence se doit en épouse en parti d’avantages.
J’y vois terrible menace à nos possessions qui seront vôtres dès que dieu m’aura rappelé de par lui.
Je ne quières de vous que le sang des bons fils ayant crainte de la pauvre vie que tant de vils manants traînent dès devant eux par piètre filiation.
Je vous mande dès lors de chassez ce hère crotteux de nos vies.
Ayez courage et menez vos âmes à vivre le plus long possible.
Le père le Fort »
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S’il ne voulait pas éveiller de soupçons, Thibault savait que son liseur ne pouvait avoir la possibilité de rapporter la demande paternelle à d’autres oreilles.
Il se leva pour le reconduire en le clos qui entravait les autres captifs.
Il le fit passer devant lui et alla quelques pas.
Il décrocha sa massue de sa ceinture.
Il la maniait comme pour la tordre.
Le manche en était autant poli que celui d’une bêche ayant creusé des milliers de tombes.
Le dinantais se laissa choir sur les genoux et supplia de le laisser sauf.
Il connaissait une cache avec un bon magot et promettait de trahir ce secret pour prix de sa grâce.
Son casse tête prêt, Thibault hésitait, le bras plié.
On entendit alors le tocsin, des cris, des appels pour éteindre les flammes.
Le sac commençait.
Du bout de la rue descendait une soldatesque enveloppée des halots de torches jaunasses.
Le bruit du pas chaotique croissait en intensité avec la distance qui s’amenuisait.
Bientôt ils furent sur eux, et le cortège s’étira pour circonscrire toute l’aire où les « copères » déchus attendaient, captifs.
Un sergent demanda à Thibault de porter ses détenus vers le pont.
On perçut des cris roulant dans l’enfilade des battisses de la grand rue. Grises, hautes et étroites elles renforçaient l’aspect irréel de ce lugubre défilé.
Les clameurs provenaient de fugitifs réfugiés dans les charpentes de quelque immeuble où l’incendie, bouté par l’occupant, sifflait en rafales orange.
Dans de telles circonstances, la terreur est dense. Et l’estomac retors lorsqu’on vous rassemble en rangs pour vous mener sans vous dire rien.
De jeunes gars mouillaient leurs bottes de pisse en traînant les talons.
D’autres encore, psalmodiaient des prières à Marie au nom de laquelle on avait débuté l’érection de la collégiale quelque cinq siècles plus tôt.
Sur les bords du pont traversant la Meuse, des potences plombaient encore l’atmosphère.
Dans la nuit mal éclairée par les foyers éparpillés, elles pointaient leur patibulum en surplomb du fleuve d’encre.
A la verticale de ces calmes assemblages, des plateformes attendaient.
Jean, Raymond, et Thibault investirent le premier des édifices de bois.
Bien avant ces événements, les assiégés, conditionnés à la propagande des riches corporations, avaient fait serment de vivre ou de mourir ensemble, quoi qu’il advienne.
Dès lors, la consigne courut, claire.
Les trois frères s’exécutèrent.
Sous les yeux des familles, si celles-ci avaient décidé de rester sur place, les otages se débattirent tandis qu’on les liait par deux, trois ou quatre.
Assis sur les planchers, on leur permit de se confesser.
Ensuite, dans l’hystérie générale, on les poussa, qui d’une semelle, qui d’une perche ou d’une lance.
L’onde les gobait, s’ouvrant à chaque plongeon claquant à ses lèvres.
Dans leur chute, certains eurent la chance de se rompre le cou.
D’autres furent tout d’abord portés en barque au milieu du courant, et versés avec cynisme, et précaution.
On raconte que des visages resurgirent en soufflant à la surface.
Aussitôt le fond les aspira, aidé par les mouvements de leurs compagnons ou de longs bâtons embarqués à cet usage.
Jean, le cadet, n’acheva pas cette besogne sans vomir ses tripes et pleurer comme son âge de quatorze ans l’eût imposé à tout humain en cet holocauste.
L'expédition contre Dinant dura son mois.
Huit cents âmes furent ainsi jetées au néant ; Chacun fut très largement payé, y compris Thibault.
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Le sentier qu’Eric devait emprunter suivait le cours d’une rivière asséchée que la pluie y tentait de rappeler par périodes.
Mais aujourd’hui, on ne verrait que des marres ou des trous de boues dans lesquels grouillaient les tritons et les larves de moustiques.
Lui et son bétail devaient longer ce lit vide, en trébuchant de temps à autres sur la pierre bleue qui affleure en ce pays.
Lorsque l’on rentre dans ce bois, la chaleur qui vous baigne jusqu’alors disparaît et fait place à un froid humide que le lin a peine à soulager.
Il releva sa chemise de manière à protéger sa gorge de la morsure de la froidure et des insectes cruels.
Dans un discret déhanchement, les bovins à l’œil glauque suivaient lourdement, tels une procession au son étouffé de terre grasse craquetant çà et là sur des gravillons et des galets issus de ce que cinq cents ans plus tard, on qualifierait de roche détritique et alluvionnaire.
Le début du trajet forestier se faisait en pente descendante et douce.
Après le quart d’une heure, un tournant de la voie barrait la route de ses profondes ornières boueuses.
Il frappait la croupe d’une génisse pour l’empresser de traverser ce point bas où le sol se gorge des flux qui le parcourent souterrainement.
Le reste du troupeau suivait.
Eric accompagnait le dernier bestiau du regard.
Bientôt il s’engageait lui-même du bout hésitant de sa galoche.
C’est là qu’il vit l’étoffe grisâtre sous la surface mordorée d’une flaque.
Il crut avoir trouvé une besace abandonnée par un braconnier.
Cette engeance n’en veut qu’à votre bourse mais n’hésite point à vous percer le cuir si vous la lui refusez.
Le doute lui fit tirer sa verge de noisetier.
Il tournait sur ses jambes sans les mouvoir.
Rien !
Il plongea peureusement son pied dans le liquide.
Aussitôt, la panique emballa ses méninges.
La mollesse et la tiédeur d’un tas de chair imaginaire lui firent cambrer les reins.
L’équilibre perdu,
Le dos à terre,
Le trouble aux yeux,
Il pédala de ses mollets bandés.
Ses mains arrachant herbes, fougères ou toute autre chose à sa portée.
Rien ne vint que cet horrible sentiment d’avoir déterré un cadavre abandonné, un diable, mort et vivant, émergeant du Styx pour le lentement digérer.
Ne voyant pourtant nul ogre surgir des enfers, il se redressa, à demi rassuré.
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Florence avait couru du haut du village.
Ce mardi, comme tous les autres, la nubile s’en allait attendre son ami au détour des chemins serpentant du plateau aux rives de la Lesse.
Ils avaient cette tendre habitude de se retrouver au milieu du trajet.
Là, la coupe de grands hêtres avait laissé place à des charmes hauts comme deux ou trois hommes au plus.
Par moment, selon les caprices du vent, les fines branches agitaient leurs feuilles vert tendre.
Alors, le soleil irisait tout, tissant des corolles d’arc en ciel à tout ce qui traversait les airs de cette petite alcôve.
Elle le vit en contrebas.
Il se relevait en s’aidant de son genou appuyé sur la terre.
Elle dévala la pente sans qu’Eric n’entendît rien.
Arrivée à quelques toises de lui, elle bondit au dessus d’un tronc d’arbre mangé de champignons ocres.
Elle se reçut sur un rameau sec qui éclata en se cassant et la fit rouler dans l’humus.
Elle se remit debout en riant de sa chute.
Son compagnon se tenait l’épaule, traversée d’une flèche ensanglantée.
Incrédule, elle entendit le bruit mat d’un deuxième trait.
Le ventre n’avait pas bougé, mais le dos du vêtement s’était projeté d’un coup, déformé et troué, il en sortait une pointe dont les ailerons, en s’arrêtant net, avaient laissé filer deux fins lacets de sang.
Eric pencha lentement vers l’avant, dirigeant son visage vers celui de la seule compagne qu’il eût jamais.
Florence ne comprit pas ce qu’avaient tenté de lui dire le gamin.
A onze ans, que peut-on comprendre quand on massacre celui que vous aimez. Celui qui, pour le dire ainsi, est né avec vous, a vécu avec vous et qui est tout pour vous ?
Le corps gisant d’Eric s’anima d’un ultime soubresaut.
La fillette franchit un dernier talus en hurlant.
Ses vêtements et sa peau passaient comme sous une pluie de clous,
saccadés des déchirures des ronces à la souplesse de fouet.
Le pas final se fit dans le vide, et la petite culbuta dans un bruit d’os cassé.
De ce petit être, Raymond reconnut de suite que les fesses étaient féminines.
Jean aussi, les pupilles dilatées.
Quant à l’aîné, il reconnut sa sœur, mais seulement par ce que le contenu de la lettre du père laissait présager de la trouver en même temps que le gueux qui pesait à plat, dans la glaise.
Sous le regard immobile du premier fils le Fort, le moins âgé laissa la primeur au second.
Eux, ignoraient à qui appartenait cette paire de jambes, impudiques, écartées, ouvertes.
Le haut-de-chausses baissé, Raymond enfila le petit cul.
En quelques allers-retours, il déchargea
Il invita son suivant.
Lorsque celui-ci pénétra l’entrecuisse, sa sœur revint à elle.
Pour la deuxième fois de la journée elle ne comprendrait pas l’expression du visage d’Eric, ses paupières restaient closes.
Abrutie de douleur, elle ne se rendit pas compte, au début.
Sous le stress, Jean dura plus longtemps.
Il dut écraser la bouche de sa victime pour ne plus l’entendre.
Florence se débattait et avait réussi à saisir le cou de son forceur ;
Sans pouvoir le faire stopper ses brûlants coups de boutoirs cependant.
Lorsqu’il fut venu en elle, il tempéra son étreinte. Elle le ressentit et décontracta les muscles de ses hanches.
Il lui croqua la nuque d’un coup sec.
Le front de Florence chut avec la mollesse de celui d’un oiseau tout juste mort.
Thibault, qui n’avait pas bougé jusque là, se déplaça.
Placide, il enfonça la lame de son épée dans le dos des cadavres, à hauteur du cœur, qui ne battait plus.
Il pivota ensuite vers les deux autres Le Fort.
Relevant la tête, son regard allait croiser les leurs, puis il baisserait la face.
Quand trois bonnes quinzaines plus tard le bourreau les accueillerait pour les fracasser sur la roue à coups de fléau, ils dissimuleraient tout trois une mimique identique.
L’héritier Le Fort annonça bassement :
- « La Garce, s’était Florence … not’sœur ».
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Les dépouilles retrouvées, la Janette avait défailli.
Son homme, le père Le Fort, serrait les poings.
La mort du vacher n’apaisait en rien ni sa colère ni sa tristesse.
On soulevait maintenant le corps de celle qui ne serait jamais plus à courir le tendreau.
La sauvageonne des chemins et des bosquets de baliveaux allait, raide comme une bûche, dans un drap blanc qui lui servirait bientôt de linceul.
Les deux enfants reposaient côtes à côtes sur une carriole tirée par deux bœufs, le garçon à gauche, la fille à droite.
Allongée sur le ventre, son bras gauche était figé dans le mouvement qu’elle avait tenté pour se défendre de son tortionnaire.
Ce petit membre déformait l’étoffe au gré des ornières du sentier.
Du sommet d’une butte, les trois coupables regardaient.
Le benjamin se tâtait la pomme d’Adam, elle lui faisait mal, mais ce qui l’effraya le plus, c’était que son médaillon n’y pendait plus.
Le cortège macabre progressait lentement.
Tel un sinistre étendard, la menotte sortait maintenant de la pièce de tissu.
Emmêlée dans les minuscules doigts crispés, une cordelette balançait.
A son bout, la médaille portant le nom, les prénoms et la date de naissance de Jean, oscillait à la manière d’un métronome cadençant les pas d’une juste sanction.
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La Jannette et son conjoint n’ont pas passé l’hiver.
A la fin décembre, un commis d’étable les découvrit.
Elle, noyée dans une bauge, lui, sur un tas de foin.
Il s’y était embroché, se laissant choir sur un montage fait d’une fourche et de cordes.
Le couple enseveli (religieusement malgré ce suicide) les fidèles disparurent en ordre dispersé.
Le fossoyeur paracheva sa besogne en tassant quelques mottes de terre là où il en manquait.
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On raconte encore parfois cette histoire aux amoureux trop pressés de fêter leurs épousailles ; Sans les détails sordides toutefois.
S’ils ne veulent rien entendre, on les mène par monts et par vaux, leur désignant les lieux témoins du drame.
La petite charmille où les tourtereaux avaient failli de se toucher une dernière fois émeut souvent.
Là, le feuillage chuchote toujours.
Les ombres y vacillent fébrilement
Afin de bercer, plus long, ces enfants,
Qu’ils somnolent, en cette courte transhumance.
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