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forum Index du forum forumNouvelles forumAUBE, Saga de l'Europe, ch V

Auteur : Sujet: AUBE, Saga de l'Europe, ch V  Bas
 Marc_Galan
 Messages postés : 158
 Marc_Galan
  Posté le 18/12/2007 07:54:38
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PRISES DE RISQUE



Le chef de patrouille, de curiosité insatisfaite, tapotait la crinière de sa bête. Kleworegs éludait toutes ses questions sans se priver, en revanche, de l’en saouler, et assez habile pour avoir les réponses. Il prenait son mal en patience. Bien des rois se taisent sur leurs exploits dans l’attente d’un large auditoire. La prochaine halte était assez peuplée, quoique pauvre. Pourvu qu’il estime son public suffisant. Pour le nombre, sans doute. Pour la qualité... ? Non. Ils aiment à parler devant les foules, qu’importe leur valeur. Ce soir, sa curiosité serait apaisée.
En attendant, il s’enquérait de tout, hormis la prophétie. Après s’être préoccupé d'Aryana, il revint à son village. Comment se portait sa femme ? Que voulait-il ? Sans doute des nouvelles de sa grossesse, ou savoir si un fils lui était né. Sa question n’avait sinon aucun sens.
Il rassembla ses souvenirs. Un de ses vieillards, avec une énorme loupe sur la tête « Ah ! Je vois qui c’est. Il est au courant de tout ! » lui en avait parlé. L'épouse de son roi le rendrait très bientôt père. La plupart des femmes restaient chez elles, encore enceintes ou à peine accouchées. Les matrones allaient, affairées, de foyer en foyer. Seules quelques jeunes mères promenaient leurs bébés accrochés à leur dos.
– Depuis que je suis roi, je n’ai pas lieu de me plaindre. Nous avons beaucoup d’enfants, futurs prêtres érudits, guerriers invincibles, paysans forts et sains ou femmes fécondes qui nous donneront des fils. Presque tous survivent. Nous n’avons jamais dû en exposer faute de quoi manger.
– C’est vrai ?
– Oh, deux ou trois fois, nous avons failli. Des femmes n’avaient pas de lait et ne trouvaient pas de nourrice. Ça s’est toujours arrangé, je crois. C’était chez les wiroi... Si tu veux, tu demanderas au prêtre.
– Tant mieux, mais, dis-moi...
– Tu m'as dit que les autres clans n'avaient fait que peu de raids, tous sans gloire ni succès. N'est-ce qu'ici, ou partout ?
– Ailleurs, je ne sais pas. Mais depuis un lustre, au moins, les raids ne rapportent plus guère nulle part.
– Hein ! Comment est-ce possible ?
– Beaucoup de rois ont perdu le feu sacré. Ils ne pensent plus qu'à leur bétail et à leurs femmes. J’en ai vu beaucoup. Tu es un des rares à oser partir aussi loin et aussi longtemps. Il est juste que Thonros et Bhagos t'aient récompensé. Le dieu du courage sourit à l'audacieux, lui offrant foule d'ennemis à écraser. Le Distributeur lui accorde un butin superbe et digne d'un chant.

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 27/01/2008 10:01:55
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– Oui, je me bats bien. J'ai mes raisons. Ça remonte à mon enfance. À l'époque, mon père était roi. Chaque année, il partait à la tête d'un tout petit groupe, et revenait peu après avec quelques ballots de peaux de bièvres et de rares captifs pouilleux. Les enfants sont cruels envers la faiblesse et le malheur, mais nous n'osions, tant ils étaient pitoyables, accabler de quolibets ces malheureux. Les guerriers talochent ceux qui jettent boue et cailloux sur les vaincus accablés. Tu peux penser que cette crainte nous retenait. Détrompe-toi. Nous trouvions dérisoire de nous en moquer. Déjà nous avions honte, bien plus que pour eux, pour ceux qui les avaient pris...
... Malgré ses raids minables, il était très bon guerrier. Il entraînait ses hommes avec zèle, patience et efficacité. Tous ses élèves se battaient comme s'ils avaient été initiés aux armes par les compagnons de Thonros, voire Thonros lui-même. Il en faisait d'excellents combattants. La qualité de mes vétérans, formés par lui, le prouve. À chaque tournoi opposant les wikos à l'entour, nous étions, à armes égales, toujours vainqueurs.
– Alors, de quoi te plains-tu ?
– Je te l'ai dit, pourtant... Si tu as bien écouté mes derniers mots...
– Attends... Tes derniers mots ? « Toujours vainqueurs », ça ne doit pas être ça. « À armes égales », peut-être ? Oui, le vice, c'est dans : « À armes égales ». J'ai pas raison ?
– Oui. Je t'explique. Nous avons deux genres de tournois, sans compter ceux qui font s'affronter les futurs guerriers, à mains nues ou avec des armes en bois. C'est eux que j'ai le plus de plaisir à regarder. Là, tout dépend de l'habileté. Ils durent et ne cessent que lorsqu'un adversaire a désarmé l'autre. On les dit de simples danses, mais ceux qui y excellent sauvent leur vie là où les autres périssent ou subissent les pires blessures. Pourquoi crois-tu que je suis encore là après treize campagnes ! ... Parlons des vrais tournois. L'un oppose des guerriers armés de lames tirées au sort ; l'autre des clans équipés des leurs, choisies en vue de ces assauts...
... Dans le premier, on se bat pour la beauté du geste et l’admiration des spectateurs. Ils sont tout prêts à acclamer les meilleurs, d’où qu’ils viennent. Chaque arme est marquée au signe d’un clan. On attache à leur poignée une longue lanière de cuir, puis on les dissimule sous une épaisse couche de paille. Chacun tire sur la lanière choisie, sans savoir sur quoi il va tomber. Bhagos lui donne, selon son humeur, un beau glaive dur et sonore, une arme aux qualités et faiblesses égales, ou un infâme morceau de métal mou et mal ouvré...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 29/01/2008 16:49:33
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... Le Borgne ne marquait pour notre clan ni sympathie, ni antipathie sensible. La majorité des nôtres héritait d’armes moyennes, dont les facteurs n’auraient eu ni à rougir, ni à montrer une particulière fierté. Si certains touchaient des glaives ne valant guère mieux que ceux des danses, d’autres, en revanche, en recevaient de beaux, lourds et solides à souhait. Le tout s’équilibrait, ce qui était juste. Nous étions de bons guerriers, mais sans rien pour alerter les dieux...
... À ce stade, nous ne nous en tirions pas trop mal, voire mieux que ça. Ceux qui avaient reçu en partage des rogatons ne cédaient qu’après un combat acharné. À défaut de leur valoir la victoire dans ces luttes où les meilleurs se mesurent aux meilleurs, cette résistance leur assurait l’admiration. Leurs lames brisées sous le choc d’un noble bronze, les dieux contre eux, ils cédaient sans déshonneur. Ceux qui se battaient à armes égales gagnaient souvent. Je ne te parle pas des favorisés. Ces duels devenaient des formalités presque ennuyeuses. Sauf à tomber sur des colosses aussi bien armés qu’eux, il leur était plus facile de vaincre que de voler un gâteau de miel à un enfant… et aussi peu gratifiant. Reste que c’était des victoires. À l’issue de ces duels, nous étions dans le groupe de tête, voire en tête, du tournoi. Nous nous réjouissions et nous exultions... plus pour longtemps...
... Venait le vrai combat, qui désigne le triomphateur et lui assure, outre un grand renom, les biens des perdants. Si, jusque là, chacun a lutté pour l’honneur et la gloire, l’on se bat ici, clan contre clan, pour le butin ou, si l’on ne peut vaincre, pour que le vainqueur, devant votre courage, en distraie quelques beaux coursiers pour vous honorer. À l’issue de chaque tournoi il en est ainsi. Celui-ci – le village le plus riche et donc le mieux équipé – reçoit la totalité des mises et le devient encore plus. Si l’on a mis une limite aux enjeux pour permettre à tous, même les plus pauvres, de se mesurer, ce système reste à l’image de la vie. Il favorise les plus puissants au détriment des plus faibles et des moins nantis...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 03/02/2008 17:06:31
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... Là commençait la catastrophe, l’horreur, tout ce qu’il te plaira d’imaginer de triste et de sordide. Nous n’avions que des armes de cuivre pur, molles, flexibles, que le choc de l’airain suffisait à plier, voire à briser. On avait dit à mon père qu'il s’obtient en mélangeant l’étain qui se raye de l’ongle au métal rouge. Son bon gros sens lui avait soufflé que c'était impossible – impossible, avec l’aide des dieux ! ? – L’adjonction au cuivre rouge du tendre métal blanc ne pouvait donner l’airain puissant et sonore. Il en avait, cent fois, refusé à notre forgeron le moindre morceau. Il ne servirait pas à faire le bronze, mais à préparer des maléfices dont souffriraient les guerriers. Voilà pourquoi, face à tous les autres clans dont les armuriers, pourtant, n'avaient pas la science du nôtre, nous étions si mal équipés...
... Tout à la fin de sa vie, il avait admis, du bout des lèvres, la nécessité d’ajouter un métal au cuivre pour le transformer en bronze invincible. Il n’arrivait toujours pas à comprendre que ce soit l’étain. Notre forgeron essayait de le convaincre. Il jurait, par les jumeaux du serment et du châtiment du parjure, en avoir besoin pour de bons glaives. Il céda, à contrecœur. Il lui fournit, je ne sais comment vu nos ressources et son avarice, deux ou trois minuscules lingots de métal gris, vieux reste de butin... Trop peu, trop petits... Il ne put rien en faire...
... Ce qui est sûr, et m’a marqué dès que j’ai eu l’âge de comprendre la dignité de notre fonction, c’est qu’au moment des joutes finales, où chacun se bat avec ses armes rescapées des engagements précédents, les nôtres, brillants le premier jour, échouaient et s’inclinaient dès le début. Oh, leur défaite n’était pas lamentable ! ... Loin de là, même – on admirait leur courage et leur opiniâtreté –, mais rapide et inéluctable... Comment vaincre lorsque à l’issue des duels nous récupérions nos glaives émoussés, ébréchés, tordus, rompus ? Ni cœur ni force ne nous évitaient la déroute. Nous perdions toujours face à nos adversaires encore bien armés. Nous étions, à côté, à mains nues...
... L’échec succédant à l’échec, chaque saison nous voyait plus pauvres. Sans la générosité des vainqueurs, hommage à nos beaux combats, notre clan eût disparu. Je désespérais d’y obvier jamais. J’allais m’exiler. Mon père mourut... Un glaive de bronze n’assure pas toujours la victoire sur un couple de mange-miel, surtout quand le mâle est ivre de venger les blessures de sa femelle. Affronter deux de ces monstres au pelage et à la peau épais avec une lame de cuivre, c’est du suicide...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 11/02/2008 16:28:38
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... Il fut mis en terre, puni par les dieux pour son mépris du bronze. Je lui succédai...
... Les feuilles rougissaient… Une main de lunes à ronger mon frein. Je n’avais aucun projet bien défini – Sa mort (Il était bâti pour voir les petits-enfants de ses petits-enfants.) m’avait surpris –, qu’une certitude : Tout plutôt que la médiocrité souffreteuse où nous avions croupi sous lui. Nous avions trop pâti de ses demi-mesures, de son faux bon sens, de son refus de l’avenir. Comment supporter d’avoir les meilleurs guerriers et de les voir subir défaite sur défaite aux jeux, faute de beaux bronzes ? ...
... À peine acclamé roi, je pris les choses en main. J’étais né « Roi de gloire ». J’honorerais ce nom reçu des dieux. Je ne rendis chez ceux du métal...
... J’arrivai chez Punesnizdos le forgeron. Le père de Pewortor ne ressemblait pas à son fils. Il était lourd et maussade. On eût dit, malgré sa corpulence et ses muscles, un serviteur s’attendant, cœur glacé d’effroi, à une sévère correction... Bien loin d’un de ces génies du feu que leurs fils évoquent quand, au cours de leurs jeux, ils parlent d’eux...
... Il m’accueillit avec respect – C’était son devoir face à un roi et un guerrier –, mais sans la moindre amabilité. Il eût reçu un vagabond étranger pouilleux avec plus de chaleur et de plaisir. Son fils, lui, me salua avec peut-être moins de déférence, mais plus de cordialité. J’appelle ça de la cordialité. C’est ce qui s’en rapprochait le plus. Les forgerons ne sont pas gens cordiaux...
... Ils attendirent mes paroles. Nul ne s’adresse à son roi sans y avoir été invité une première fois. Les ferai-je patienter un bon moment, pour montrer mon pouvoir, ou parlerai-je tout de suite ? Obtenir de belles armes me taraudait. Je ne les tins pas longtemps sur les braises. Je serais un plus grand chef en donnant aux miens des glaives solides qu’en lassant leur patience. Je leur expliquai le pourquoi de ma venue, et leur intérêt à trouver une solution à nos malheurs...
« Forgeron, depuis que j’ai été en âge d’assister aux tournois et, plus tard, d’y lutter, comme tout fils de roi, j’ai toujours vu les miens, pourtant les plus forts, les plus agiles, les plus vaillants, se faire vaincre sans recours à cause de leurs pauvres armes... de tes armes. Qu’as-tu à dire ? »  
... Il me regarda, apeuré. Quoi qu’il dise et fasse, il serait le coupable sur mesure, la victime expiatoire. Pewortor était passé d’un coup à une franche hostilité, à peine dissimulée sous le respect de mise. À ma grande surprise, ce fut lui qui parla, alors que son père continuait à baisser les yeux et à se tordre les mains, comme s’il craignait de m’adresser la parole...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 17/02/2008 18:59:32
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« Ton père voulait des armes de bronze, et refusait de procurer au mien le métal blanc. Reprocheras-tu à qui prépare l’hydromel de te donner de l’eau, si tu lui interdis de toucher au miel ! ? »
... Je le regardai avec colère. Me manquer ainsi ! Il ne me laissa pas lui répliquer...
« Père a fait des armes de bronze plus fortes et plus belles que les meilleures, quand on lui en a laissé le droit et le loisir. »
... Avant d’entendre ces mots, j’avais l’intention de le châtier avec la plus grande sévérité. Son attitude avait été trop injurieuse ; son mépris de toutes règles et hiérarchie, insupportable. Ils désarmèrent ma colère. Elle céda la place à une intense curiosité. Malgré l’arrogance de ce garçon (Il était de trois ou quatre ans mon aîné mais, ayant son père, l’était encore quand, orphelin, j’étais un homme, et un roi.), je contins mon irritation. Puisqu’il semblait, en dépit de son statut de dépendance, être le vrai chef de cette famille, je le sommai d’être plus clair. Qu’il me prouve ses prétentions par autre chose que ces dires. Rien, que je sache, n’était jamais venu les étayer ! ...
... Impérieux, il se tourna vers son père. Gêné, le vieux forgeron courtaud se dirigea, traînant le pas, vers le fond de sa forge. Il y fourragea parmi un monceau de peaux tannées, destinées à la fabrication de fourreaux. Il retira de sous cet amas un glaive d’un bronze luisant. Il me le tendit, yeux baissés, gamin qui s’attend à une gifle...
... J’écarquillai les yeux. L’arme était sans doute une des plus belles, non, la plus belle, que j’aie alors jamais vue. Élégante de lignes, elle donnait une impression de puissance que je n’avais jusqu’alors rencontrée, poussée à ce point, dans aucun glaive. Je tendis la main pour le prendre. Punesnizdos me le confia comme s’il se libérait d’un poids...
« Prends-le, il est à toi. Il m’avait été commandé par le frère de ton père, qui fut notre roi si peu de temps. C’était juste avant sa mort. Jamais ton père n’est venu le chercher. J’espère que tu sauras l’apprécier. C’est du vrai bronze, le meilleur, avec les proportions idéales de cuivre et d’étain soufflées par les dieux. »
... Je le lui pris (en réalité, j’ai dû le lui arracher) des mains. Je la brandis aussi haut que le permettait le toit. Je fis sonner la lame, dont j’étais déjà amoureux, contre l’énorme creuset où se fondait le métal. Son tintement me mit une grande joie au cœur. Mon oreille avait reconnu, sans conteste, le son d’un grand bronze. Je ne l’avais entendu qu’en de très rares occasions, quand des neres du plus haut rang échangeaient quelques passes au cours des plus grands tournois...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 07/03/2008 17:08:04
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... Sa pesanteur, sa couleur, sa musicalité l’indiquaient. Je tenais entre mes mains une arme sans pareille. Il me restait à le confirmer. Je la pointai vers Pewortor.
« Défends-toi ! »
... J’avais crié à ébranler les murs. Il ne se fit pas prier. Il prit la première lame qu’il trouva. Il était déjà, à l’époque, cette montagne de muscles. Il pesait, nu, plus lourd que moi armé et équipé de pied en cap. Ajoutes-y qu’il était un peu plus âgé, ce qui compte quand un combat oppose un adolescent à un homme déjà fait. N’importe qui, nous voyant, eût prédit ma défaite...
... Tu t’es cent fois mesuré à d’autres guerriers pour vérifier vos forces et la qualité ou l’entretien de votre armement. Tu choisis des adversaires à ta taille. Tu imagines ma confiance dans ce glaive pour lui proposer ce combat. Il mettrait un point d’honneur à me faire mettre genou à terre, et ne ménagerait pas ses efforts... Je n’avais, pour l’avenir du clan, pas d’autre choix. Cette arme était encore unique, mais son père pouvait nous en ouvrer des centaines. Que j’arrive à le vaincre, colossal et ivre de volonté de m’humilier, avec, prouverait notre capacité à devenir grands. Alors le vieux forgeron nous équiperait tous. À nous viendraient richesse et gloire...
... Je flattai encore une fois ma lame. Elle était à peine sortie de la cachette où l’armurier la tenait celée depuis presque une génération, et déjà je la connaissais de toute éternité. Je lui souris pour le remercier de me l’avoir gardée et entretenue en secret. Il avait su que je viendrais un jour la réclamer pour la brandir à la tête d’expéditions victorieuses. Et sans attendre, je me tournai vers son fils...
... J’étais prêt. Je me mis en garde. Il m’imita sur-le-champ. Çà, il était solide, il frappait fort. Avec une arme ordinaire, je me serais à l’instant retrouvé, meurtri et contusionné, à l’autre bout de la forge. Mon glaive changea tout. Il tenta, par la violence de ses coups, de me le faire lâcher. Je tins bon. Au bout de trois passes, il vint se briser contre le mien. Je m’attendais à le voir furieux et ulcéré. Après une grimace de contrariété pour sa piètre performance face à un gringalet comme moi, il prit l'air hilare et satisfait, puis de plus en plus enthousiaste. Il n’avait pas été vaincu sur sa valeur de combattant, et avait prouvé la valeur d'armurier de son père. Celui-ci, pour la première fois depuis mon arrivée, avait l’air rassuré...
... Je n’avais nulle part où me regarder... Inutile. Je resplendissais de joie. Les faces des héros morts au combat qui festoient avec les dieux eussent paru sinistres à côté. Je levai à nouveau mon glaive… Tant pis si le plafond trop bas ôtait toute ampleur à ce geste. Je poussai notre cri de victoire. J’en avais le droit. Notre honte allait finir...
... En veine de confidences, et pour l’immense bonheur qu’ils m’avaient apporté, je les félicitai. Notre clan serait riche et puissant s’ils forgeaient pour lui des glaives comme celui que je caressais...
« Je le ferai, si tu me procures le métal blanc nécessaire. »
« Et tu m’en feras un, non, des dizaines aussi beaux, pour nous équiper tous ? »
« Crois-tu que je l’ai trouvé dans le ruisseau, en passant ! ? Ma caste est moins haute que la tienne mais, tout roi sois-tu, tu dois respecter tout travail conforme au plan des dieux. Puisque, à leur mépris, tu doutes encore, écoute-moi ! J’en ai un peu. Ton père me l’avait apporté afin que, le mêlant au métal rouge, j’ouvre pour vous des glaives de bronze. Je ne pouvais rien en faire. Je le mélangeais à tout mon cuivre, ils n’en étaient guère plus solides, il doutait encore plus ; je ne forgeais que deux ou trois armes superbes, il me demandait où étaient passées les autres, il m'accusait d’avoir gaspillé cet étain ou de n’en avoir réussi que quelques-uns et d’être mauvais forgeron. Plutôt que de faire un alliage déplorable, offense aux dieux, ou de voir sali mon honneur, je l’avais gardé sans m’en servir. Ton père périrait de n’avoir que des lames trop fragiles. Un jour lui succéderait un roi conscient du besoin de confier à de grands guerriers des armes dignes d’eux. C’est à lui que je réservais ces lingots confiés, crois-moi, avec force regrets et récriminations...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 11/05/2008 19:43:38
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... Tu ne doutes pas de la nécessité des armes du meilleur bronze. Tu admets, je l’ai vu quand je te parlais, que l’étain et le cuivre sont indispensables à sa naissance... Mais tu doutes de moi. Avec ce peu de métal blanc, je forgerai pour toi les deux ou trois meilleurs glaives que tu aies jamais vus. Pour le nombre, cela dépendra du type d’arme que tu choisis... Tu verras ! »
« Seront-ils aussi beaux que celui du frère de mon père ? »
« Meilleurs ! Pewortor sait marteler l’airain pour lui donner une force et une solidité jamais atteinte. Fils, montre ton poignard ! »
... Il se dirigea vers une niche où il cachait ses biens. Il en sortit une petite arme, à la poignée très courte, à la lame très mince. La tenant par la pointe, il me la fit admirer. Soudain, il la fit sauter en l’air, la rattrapa par le manche, en donna un coup violent dans le mur de torchis. La lame y pénétra jusqu’à la garde. Lorsque, l’ayant retirée de la paroi, il la déposa dans ma main pour que je l’examine, elle était intacte, sans une brisure, ni la moindre éraflure...
« Ce poignard est son œuvre. Les deux, ou trois... Ah, tu préfères deux ! glaives que je vais ouvrer, puisque tel est ton désir, auront la même valeur. Nous nous y consacrerons, hors toute autre tâche. D’ici trois jours tu auras, en comptant celle de ton oncle, trois armes de héros. »
« Si c’était vrai ! »
« N’en doute pas ! Tu douterais des dieux. »
... La journée avait été bonne. Ils tiendraient leurs promesses. Bien plus que leurs serments, bien plus que leurs démonstrations, m’avait convaincu de voir Punesnizdos passer de son état de ver à la fierté, au bord de l’insulte quand j’avais douté de lui. Si je lui fournissais le métal blanc, il nous donnerait les moyens de vaincre. Fort de cette assurance, je refoulai mon impatience. Ces jours passèrent comme un rêve...
... Ce rêve ne fut exempt ni d’angoisse, ni d’interrogations. J’avais été tenté, après la récupération de l’arme de mon parent et ma facile victoire, de convoquer tous mes guerriers. Ils sauraient que le chemin du triomphe nous était à nouveau ouvert. J’en étais vite revenu. Et si mes forgerons, malgré leurs serments et ma certitude, n’aient jamais ouvré cette arme ! Je donnais un faux espoir et causais une déception atroce. Un seul glaive, fût-il le meilleur, n’assure pas la victoire. En sortant de chez eux, tant je me sentais assuré de leur capacité, j’avais à nouveau été près de céder à la tentation et de parler de ma grande espérance. Je gardai néanmoins le silence. Une vaine promesse, je perdais leur fragile confiance. Bien que leur roi, je n’avais aucun droit à l’erreur...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 23/05/2008 17:09:29
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... Mon âge, les circonstances de mon élévation, notre appauvrissement, en renom et en biens, pendant la royauté de mon père. Il n’y avait rien là qui puisse me donner une autorité incontestable. J’étais en sursis, au risque de leur admiration sans bornes comme de leur total mépris. Tous étaient des fauves de guerre... Moi, un tendre adolescent, ou peu s’en faut, n’ayant jusqu’à présent prouvé son aptitude au combat que dans des assauts simulés avec des garçons de son âge, jamais contre des ennemis avides de notre sang... À moins que, habitués au long du règne précédent à vivre dans une médiocrité humiliante, mais tranquille, ils aient perdu goût à se battre. Ils discuteraient mon pouvoir si je voulais leur imposer la voie trop longtemps abandonnée du guerrier. Toutes ces idées sarabandaient dans ma tête. Ma certitude de triompher fut la plus forte, abolissant le temps... Mais les trois jours s’étaient écoulés quand, un matin, Pewortor vint me saluer...
... Il avait son air sûr de lui et arrogant qui ne l’a jamais quitté depuis. Son visage rayonnait. Il se rengorgeait, bombait le torse. Il prit le ton que nous utilisons pour déclamer le nom et les exploits de nos ancêtres. Mes glaives étaient prêts. Je serai satisfait des deux magnifiques lames qu’ils m'avaient forgées…
… Je n’avais pas coutume de regarder ce qui se passait chez eux, ni comment et combien de temps ils travaillaient. Je ne savais pas plus, pour ne m’en être jamais préoccupé, si l’on prenait aussi longtemps pour deux glaives, mais ils avaient été sans relâche sur la brèche et n’étaient jamais sortis de leur forge bruissant d’un rude labeur. Ce zèle était de bon augure. Les armes qui m’attendaient étaient des chefs d’œuvre. Leurs serments n’avaient pas été portés en vain...
... J’avais passé ces jours où se forgeait mon destin en état second. Je n’avais toutefois pas dormi. J’avais vu, l’un après l’autre, tous mes guerriers. Leur état d’esprit était à l’expectative et au mutisme. J’en avais sélectionné deux d’esprit ouvert et bons bretteurs. Ils avaient de plus l’art de briser le glaive de leurs adversaires, chaque fois que le sort présidant aux tournois individuels leur mettait en main des armes de qualité, avec force et art. Ils avaient été surpris, comme les autres, de mes questions...

Marc Galan, romancier
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 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 26/05/2008 03:18:38
Send a private message to Marc_Galan
... Dans mon enthousiasme de savoir mes glaives prêts, je voulus les voir sur le champ. Pewortor s’esclaffa. Comptais-je courir par tout le village nu comme au sortir de ma mère ? Il m'apporterait ces lames. Je repris mes esprits. Je devais, avant de les ameuter, m’habiller et voir à quoi elles ressemblaient. J’aurais tout le temps, si elles répondaient à mes espérances, d’aller les chercher et leur expliquer ce que je voulais d’eux. En dépit des usages, je n’eus pas la patience d’attendre son retour mes armes à la main...
« Pars devant, je te rejoins ! »
... Je pris juste le temps d’enfiler mes braies, sans les lacer. Je le rattrapai à la porte de sa forge. Sitôt entrés, je me les fis présenter. Ils étaient superbes, un rêve de guerrier. Juste assez lourds pour tout briser, juste assez légers pour être maniés par des combattants athlétiques sans les fatiguer, et d’une solidité, et d’un fil, à toute épreuve. Aussitôt, je leur ordonnai de m'apporter les splendides bijoux. Je courus chez notre crieur. « Avertis chacun de venir au champ de Thonros après le repas de midi ! » . J’allai ensuite voir les vétérans si habiles à briser les lames... « Laissez tout. Suivez-moi ! » Comme le crieur, ils obtempérèrent, séance tenante, sans mot dire. Ils m’obéissaient, du moins : J’étais leur roi. Je voulais mieux. Ce soir, les dieux aidant, mon nom seul suffirait...
... Je leur expliquai mon but et mes intentions. Ils m’auraient pris pour un fou si je ne leur avais découvert mon secret. La vision, la contemplation, même, tant ils s’abandonnèrent à les regarder, de mes glaives, les détrompa. Ils les soupesèrent, les caressèrent. S’ils servaient mes projets pour rendre sa grandeur à notre clan, ils recevraient ces lames devant lesquelles ils s’extasiaient. Ils me jurèrent fidélité éternelle...
... Je fis un excellent repas, meilleur en tout cas que le leur. Je leur avais conseillé de ne rien manger avant leur démonstration. Ils seraient plus agiles et dispos face à des adversaires alourdis par la digestion. Aussitôt après, je me dirigeai vers le champ des combats. Nous nous y réunissions pour les tournois, l’entraînement, les assemblées destinées à évoquer l’avenir ou à prendre les plus graves décisions. Où mieux affirmer mon pouvoir ? ...

Marc Galan, romancier
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 Jack
 Messages postés : 567
  Posté le 02/06/2008 06:42:54
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L'aube l'Europe,
bravo Marc
tu as des choses à dire, et tu les dis,
c'est bien, je me trompe ou c'est de la fantasy, on s'attend à ce qu'apparaisse les dragons, mais ce n'est sans doute pas ce qui va se passer sur cette terre d'avant la chevalerie... là, ce serait plutôt du roman préhistorique (avant qu'intervienne l'Histoire).
La guerre, mauvaise chose chose, et pourtant elle avait une valeur pour nos ancêtres, les Francs ou les Gaulois, les Celtes en général. Un rêve de guerrier, d'épées, de noblesse, je suppose. En ces temps troublés, on pensait longtemps aux guerres qui n'était peut-être pas si mortelle que nos esprit romantiques le croient...
Je me souviens que les vies celtes était dominées par le druidisme, et la fin d'un chef, était une fin pour le village, qui sacrifiait une bonne partie de ce qui avait été fabriqué sous son règne...
Les Celtes était des gens trés croyants et les druides des aristocrates. Continue ce bon travail, Marc.
Cordialement.
Merci.

 Marc_Galan
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 Marc_Galan
  Posté le 02/06/2008 14:09:49
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Merci beaucoup, Jack.
Et je vois avec plaisir, à ton commentaire, que tu as saisi toute l'essence du récit.
Même si ta modestie en souffre, laisse-moi te dire comme c'est agréable pour un auteur de rencontrer des lecteurs de ta qualité

Marc Galan, romancier
http://www.aube-saga.com
 Marc_Galan
 Messages postés : 158
 Marc_Galan
  Posté le 09/06/2008 15:59:37
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... Nombre de guerriers, tous en armes comme je leur avais fait demander, étaient là. J’attendis que les plus gloutons, ou les plus sceptiques, arrivent, et que nous soyons au complet, pour parler. Je les haranguai du ton le plus pénétré et le plus grave. Je brandis mon glaive de bronze, imité en tous points par mes acolytes – roulant au surplus des yeux menaçants –, à l’appui de mes dires. Qu'ils se réjouissent ! Les choses allaient changer. Le premier signe en serait la fin de notre humiliation pendant ces tournois qui nous saignaient petit à petit, sans rémission, de nos richesses. Je ne le promis pas pour « Quand les dieux le voudront bien », mais pour l’année à venir. Soucieux de savourer mon effet, j’observai les visages. J’en fus désarçonné. Ils reflétaient une telle variété, une telle confusion de sentiments ! J’y vis le bonheur et surtout la fierté, une immense fierté, mais aussi, hélas, une rare pitié à mon égard. On appréciait mon ambition, on moquait mes illusions. Je les scrutai avec encore plus d’attention. Un détail m’apparut, qui ne m’avait pas frappé avant. Les plus éloignés, qui m’avaient écouté d’une oreille distraite, gardaient leur quant-à-soi. Les plus proches, en revanche, avaient vu nos glaives brandis. Ils les examinaient, s’interrogeaient. L’éclat du soleil sur nos lames avait attiré leurs regards. Elles n’avaient pas la couleur habituelle. Il y avait un rapport entre elles et mes prétentions... Elles n’étaient peut-être pas si folles...
... Je fis un troisième tour d’horizon. Je ne m’étonnai plus des différences d’attitude selon l’endroit. Les plus éloignés étaient ceux arrivés le plus tard, qui doutaient depuis le début. N’ayant que mes mots pour les convaincre, et ne prêtant, d’instinct ou par volonté délibérée, aucune intérêt à ce qui viendrait les appuyer, ils restaient plongés dans l’incrédulité. Les plus proches, eux, étaient mieux disposés et cherchaient, ou acceptaient, tout indice visant à conforter la confiance qu’ils me consentaient. Dans l’ensemble, la tonalité restait au doute, à la méfiance, au mieux à l’indulgence envers moi, pauvre garçon enthousiaste et souhaitant leur redonner espoir… La vie, cruelle, me détromperait vite de mes rêves généreux...

Marc Galan, romancier
http://www.aube-saga.com

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