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Auteur : Sujet: Le renversement  Bas
 PhilippeNollet
 Messages postés : 16
 Aimez-vous les uns les autres - et
foutez-moi la paix.
  Posté le 23/12/2006 06:04:09
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Il y a douze ans, vue sur la mer. Les longues files de magasins d’articles pour touristes, peu d’espace libre, sensation d’emmurement. Nieuwport et ses routes pavées qui glissent en pente douce vers la digue. J’étais descendu dans un petit hôtel abrité du vent salé, rue anonyme, dédale insignifiant. Il n’y avait qu’une verrière donnant sur quelques dunes de taille modeste. J’y étais aux anges. Deux mois de villégiature improvisée, entre deux ruptures peut-être houleuses – ma mémoire aujourd’hui fait défaut. Nieuwport a comme ça de ces faubourgs cachés qui transportent presque un siècle plus tôt, ça en fait tout le charme, dit-on, mais les touristes s’en tapent. Toujours ça de pris.    

                                      Je me baladais le soir près des tamaris et des saules, le vent de mer les mettait en branle et agitait aussi mes quelques rêves d’exil éparpillés alors. Je ne savais pas qui j’étais, et je ne le sais pas plus aujourd’hui.  Le midi je descendais dans un petit restaurant rempli de belges, des ouvriers, la barrière de la langue m’empêchait de soutenir je ne sais quelle conversation stupide de circonstance. Encore un bastion que les touristes n’avaient pas envahi. L’après-midi, je restais à l’hôtel pour écrire, feutre noir à pointe fine, cahier Clairefontaine 300 pages, cédant comme toujours à cet abandon à la fois terrible et ingénu, qui ferait pleurer, tout à l’allégresse et à la hantise mêlées de tracer sur des pages de quoi remplir les jours, les semaines, les années… En fin d’après-midi j’allais le long des bungalows, ou je traînais pendant une heure ou deux au bord d’un lac dont j’ai toujours ignoré le nom, mais où des eaux voluptueuses et lentes m’unifiaient et me rassemblaient, personnifiant un calme impérial qui m’impressionnait, sans rides, étalé à perte de vue et, presque, à perte de temps…                                                                          

                                      En fin de soirée, je prenais mes quartiers au bar de l’hôtel… je m’y installais pour deux heures, voire davantage, par les baies vitrées je pouvais voir encore des cormorans ou des mouettes planer et fondre en piqué je ne sais où… je buvais pas mal à l’époque, mais pas quotidiennement. Surtout du Four Roses, ce bourbon âpre qui avait fait l’objet environ dix ans plus tôt d’une célèbre pub qu’on voyait en entracte dans les salles de cinéma : j’étais allé voir « Purple rain » avec une fille (Cécile ? Céline ?) et, en sortant de la salle, on s’était précipités chez un épicier arabe pour acheter du Four Roses, histoire de voir de quoi il retournait au juste – la pub était tellement alléchante, à tous points de vue : une fille se débarrassait de ses fringues au rythme où des glaçons fondaient dans un verre, le tout sur un blues lascif ralenti à l’extrême comme les ondulations de la fille…      

                                      La mer était, oh, deux cents mètres plus bas. Je ramenais parfois une sorte d’escort-girl du cru dans ma chambre, on faisait la bringue, singeant les fêtards en bonne et due forme : joints, alcool, baise… ça durait jusqu’au matin. Les sonorités de la corne de brume que j’entendais au petit jour reviennent parfois même dans mon souvenir, aujourd’hui encore, dans cette insensible respiration odorante qui préside à toute cette campagne où j’habite maintenant, inflexiblement verte, ou à ces champs parsemés de huttes de chasseurs, dans la solitude boueuse des ravines, ces énormes flaques engorgées et ces chemins inaccessibles… aujourd’hui je vis comme en sursis mais, objectivement, pas beaucoup plus qu’hier. Je suis resté, dirait-on, à distance respectable de moi-même.                

                                      Ecrire c’est apurer les comptes. Mettre à plat, dans certains cas, tout un passé qu’on croyait enseveli. Une telle discipline, pour celui qui s’y adonne sans la moindre arrière-pensée, répond au besoin de restituer son dû à un monde en sommeil que bien peu de lumière arrose. Je vis près de La Bassée. Ma première image de cette ville, c’est son église, moche à première vue, inhumainement contemporaine dans ses infrastructures. Mais je fus aussitôt scié par son exceptionnelle masse, plantée au cœur même du centre-ville, semblant confortablement assise, avec un sans-gêne invraisemblable, sur la ville tout entière comme une lourde tente, une châsse de plomb sur les consciences, imposée par les hommes. L’église de La Bassée, connue pour être l’une des plus rococos de la région, est une bâtisse pseudo moderne qui jure avec le décor alentour, et c’est peut-être en cela qu’elle me plaît autant : elle fait tache dans son environnement.                  

                                      Le reste de la ville est quelconque. La place de la mairie comme un bric-à-brac dispensable, les propriétés planquées en arrière du faubourg, embusquées pour échapper au regard derrière de hautes haies de pins, des Christs imposants un peu partout, des forteresses faussement baroques aux fondations douteuses, des voûtes dont l’architecture voudrait rappeler l’art gothique ou roman mais en pure perte, quelques cuvettes de plaines où on a planté des zones industrielles, des immeubles délabrés, des fermes, des petits hôtels recouverts de glycine et de lierres, de larges routes venteuses seulement fréquentées par les engins agricoles… c’est comme une vallée des larmes qui passe le relais entre le Nord et le Pas-de-Calais et serpente mollement vers Béthune, un triste bourg sans relief, une plate-forme sans vie et sans parole, le grand carrefour des agriculteurs pleins aux as et racistes…                                                                          

                                      Le lieu où j’habite, quel qu’il soit, je le traverse et le retraverse toujours de long en large, à pied, sans jamais épuiser ma quête ni me décevoir de je ne sais quelle désillusion liée à un manque de repères ou de perspectives : le lieu se suffit à lui-même. La Belgique frontalière, que ce soit à Menen ou à Pittem, m’a toujours fasciné : cette mosaïque de canaux et de champs, combinaison parfaite des éléments terrestres et liquides, réduite le plus souvent à de vastes lignes horizontales, m’a apporté le calme et l’immobilité propices à juguler mon tempérament : cette respiration toujours égale des provinces flamandes semblant attendre le dénouement des choses aussi sereinement que l’appesantissement sans état d’âme du dernier souffle sur terre. La mort est sûrement belge, ou elle pourrait l’être.                

                                      Bon, je prends la voiture et je sors. Mon rétroviseur cadre l’image de mon voisin qui promène son rottweiler. Le silence mauvais, hostile, des ruelles sans vie de mon petit village, est celui des coupables qui s’ignorent, plus responsables de s’être perdus en route que du mal qu’ils ont fait aux autres sans le savoir…

 Joa
 Messages postés : 1625
 La vie est belle...
 Joa
  Posté le 23/12/2006 09:43:00
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Citation :

Le lieu où j’habite, quel qu’il soit, je le traverse et le retraverse toujours de long en large, à pied, sans jamais épuiser ma quête ni me décevoir de je ne sais quelle désillusion liée à un manque de repères ou de perspectives : le lieu se suffit à lui-même.



Ces mots sont peut-être le reflet de ta vie...

Toujours un grand plaisir de te lire
Beau temps des fêtes à toi !  ;)
Joane

http://pages.videotron.com/michaud/

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