PhilippeNollet Messages postés : 16 Aimez-vous les uns les autres - et foutez-moi la paix. |
Posté le 30/10/2006 02:58:09 | | Le temps s’envole. L’existence n’est plus qu’une espèce de temps suspendu. Qui échappe à la plupart des êtres, il est facile de comprendre pourquoi : il suffit de les regarder vivre. Je fais mentalement un rapide tour d’horizon des rares écrivains que je connais personnellement. Je pense à la façon dont ils se croient forcés de se conformer aux images d’Epinal du Grand Auteur tel qu’on le conçoit dans les salons littéraires – mais seulement là, hélas pour eux. Grosses baudruches aux dialectes hermétiques – créant artificiellement tout un faisceau d’énigmes, mais plus creuses les unes que les autres, sans aucun mystère – et narcissiques évidemment, satisfaits d’eux, bavards, à l’écoute de rien… Et après on se demande pourquoi je passe mon temps à les critiquer… Dès qu’on les lit, on voit à quel point ils ont peur, peur de ce qu’ils pourraient, avec un peu plus de travail et d’humilité envers eux-mêmes, et d’ambition pour leur langue, tirer réellement de l’écriture : une adhésion aux forces des ténèbres qu’ils disent vouloir convoquer mais qui leur échappe, et dont par conséquent ils ne peuvent rendre compte que superficiellement, une connaissance dangereuse mais précise du cœur des hommes, un relevé fidèle de l’examen pointilleux des sensations – en bref, tout ce qui permet aussi de mieux se connaître soi-même. L’issue est en eux bien sûr. Métaphysique, oui, mais ils seraient épouvantés d’y arriver, absolument épouvantés, et obligés de fuir. De se fuir.
Ma chambre donne sur les champs, où on vient de semer – des betteraves ou du maïs, je suis trop loin pour voir. Le ciel est houleux, très gris, les arbres battus par un vent mastoc : ça swingue là-haut. L’espace se resserre et la pensée murmure. Enfin on peut donner libre cours à un peu de rêverie, on se laisse prendre au jeu d’aventureuses pensées, plongées dans le noir absolu des nuages qui cotonnent tristement au bout de l’horizon. Du gris plombant le vert : les champs crèvent d’émeraude grêlée sous la voûte foncée. De grandes pluies se préparent. La pluie et le vent, voilà ce qui me reste.
On dit que le mépris est souvent une réponse à la dignité bafouée. Pour moi c’est presque une discipline sportive. Je ressens un mépris de principe : j’érige des monuments de mépris comme des statues de marbre à force d’amour gâché, d’amitiés trompées, de mains tendues jetées au feu. Je sais précisément d’où me vient cette faiblesse, qui n’en est pas une. Je serais pour certains en danger de me perdre, sans ce mépris pour certaines choses, pour certains êtres : c’est une de mes meilleures raisons de rester humble, à ma manière. Mes aversions successives s’épuisent au contact de la solitude. Rencontrer des humains renforce chez moi ce mépris-là : je dois alors extirper de moi, en la vomissant, toute la haine que je ravale difficilement d’ordinaire, quitte à passer pour un méchant alors que je suis sans doute le plus gentil des abominables yétis.
La forme la plus « honorable » de ma gentillesse, c’est de cracher au visage des hommes : les pourchasser plus impitoyablement que tout, alors que je ne souhaite au fond que les fuir pour ne plus les voir. Tout leur cirque m’épuise : les danses de guerre autour des cadavres qu’on fait passer pour des vivants, les jeux d’argent pour des frissons de gloire épisodique, l’amour tartiné partout avec de grands A à gerber, les petites idéologies passe-partout en alibis de consensus : hors de ma vue ! Les faux et véritables dieux grimés en singes savants pirouettant tous sur la même piste, les planqués dans le ventre mou du monde, les rebelles aux honoraires fixes sur les chaînes de télé privées : poubelle ! Les esclaves de la raison pure, les êtres en sursis qui méprisent leur mort à venir, les vies vécues au rabais, la misère simple des petits fonctionnaires aigris de la Littérature : zéro, bidon, nada ! Hallali, couperet, guillotine !
Ceux-là sont trop fielleusement aimables pour être aimés. On refuse les honneurs, on cherche dans la mémoire tous les lendemains qu’on espère voir survenir : tout est tragiquement inversé et la parole est incompréhensible. Je hais aussi ceux dont l’indifférence se pare d’habits de tolérance somptueux, maîtres de leur élocution et nous vendant toutes les couleuvres qui rapportent, avec en prime tout le poids de leur lassitude, tout ce vide intérieur qu’ils ont. Si je les hais, c’est bien sûr que je les aime, d’une certaine façon, d’un amour contrarié peut-être, et s’il m’arrive de pleurer sur eux c’est, bien souvent, que je n’avais rien d’autre à faire à ce moment-là. La nécessité de tout dire, c’est ça notre malédiction d’écrire. Moi malheureusement j’ai aussi, profondément enfoui, le désir de ne pas être entendu, contradictoire de mon désir premier d’aller vers l’autre. Ce qui expliquerait tout le bruit que je fais, les mots que je soulève, les silences gênés que je suscite parfois. Tout ça pour mieux dissimuler un propos que je brandis par ailleurs comme une pièce d’identité. C’est que l’expérience est sournoise.
Frères et sœurs, il nous faut nous parler. Certaines femmes ont ce truc qui fixe tout de suite la parole. Rien d’autre à dire, qu’à l’intérieur d’un cadre donné. Certaines sont déçues, elles n’attendaient que des flirts un peu spéciaux très brefs. Se faire un écrivain. Comme si elles voulaient m’alerter au passage, mais à propos de quoi ? De la vanité de toute chose terrestre ? Du côté forcément vain de la durée sans cesse repoussée ? De la fugacité du temps passé sur terre ? De l’aspect éphémère des rencontres ? Elles savent lire en nous, on ne peut pas leur enlever ça. Elles sont aussi programmées pour ça. C’est comme si elles scrutaient au laser des grilles arithmétiques. Des ondes à couper en tranches, comment se ménager un territoire, ça elles savent faire, délimiter une zone hors d’atteinte pour certains, accessible à d’autres. Mais il est parfois impossible de prévoir quoi que ce soit, ni de le retenir. Notre vraie aventure humaine n’aura peut-être été, finalement, que d’avoir été là, quand les choses se passaient. Les conséquences, c’est un poker du temps, n’importe quoi n’importe comment.
Mais souvent le n’importe quoi a du bon, surtout en ce qui me concerne. C’est même l’éloge ultime pour moi : « C’est bien écrit, mais alors vous dites vraiment n’importe quoi ! ». C’est ce qui revient le plus souvent chez ceux qui ne m’aiment pas, à qui je donne des boutons, pour certains d’entre eux. On ne pourrait me faire plus grande joie, en fait.
Je regarde le soleil à travers les portes-fenêtres éclabousser le jardin et les champs. La plante a changé de place, elle manquait de lumière. Je veux t’embrasser mais j’hésite, parce que ça va tout de suite signifier quelque chose. Nous avons fait l’amour mais j’ai été trop grotesquement homme, petit joueur, cinq minutes chrono en ne pensant qu’à moi sans même le vouloir, ce qui est pis encore, tant je me demandais si je donnais assez, imbécile que je suis ! Je ne voudrais jamais te quitter, toute la masse nue de mon amour roule vers tes falaises. Il faut que tu le saches.
Je mets un disque. Pop-song d’aérienne porcelaine, avec le carillonnement régulier des guitares répondant aux chœurs graciles des filles. Moon Martin, première période bien sûr, avant qu’il se prenne pour Neil Diamond – les lunettes roses en sus. Une fille presque nue, en robe de douleur, marche sur des braises. Un clavecin pète un câble, une portée de merles a vu le jour ce matin. Je chante avec Moon. Qu’est-tu devenu, orfèvre perdu pour la cause pop ? Je vois des fantômes londoniens, je revendique en rêvassant des droits imaginaires, j’ai avec toi la science la plus savante de l’abandon parfait, celle qui demande des années d’exercice : ce faux orage qui gronde et ne mord pas. J’en ai trop dit ou pas assez, donc j’arrête. Sinon mes souvenirs me feraient encore une fois pleurer. Nous sommes le dimanche 29 Octobre. Voilà les choses telles qu’elles sont, et telles qu’elles devraient être.
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