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Posté le 19/10/2006 10:59:38 | | Natacha
Aujourd’hui, le froid est vif et me brûle les poumons dans cette contrée septentrionale de la Péninsule de Iamal, une des régions sibériennes autonomes de l’état fédéral russe. Depuis des heures, en cette mi-mars, je voyage sur ce minuscule traîneau tiré pas quatre rennes. Nicolaï, le chef de la tribu des Nenets*, assis juste derrière moi, dirige la migration du troupeau de ses six cents rennes vers les pâturages d’été sur la côte de la Mer de Kara.
Sur un traîneau tout aussi petit, à quelques mètres de nous, Tatiana, la belle-fille de Nicolaï et Natacha sa fille aînée rient aux éclats en me voyant grelotter malgré mon équipement d’Européen censé me protéger de la morsure de la bise. Le vent furieux fait voler des milliers d’étincelles irisées de neige poudreuse qui viennent se coller à mes sourcils. Je dois ressembler à un yeti…
La veille, dans le tchoum*, Natacha m’avait questionné sur ma situation de famille en plongeant son regard bleu et limpide dans le mien. Je ne suis pas encore marié malgré mes vingt-sept ans. Et, à vingt ans, Natacha n’a toujours pas de fiancé. La tristesse se lit dans les yeux de Nicolaï et de Nina, ses parents. La survie de la tribu dans la toundra passe par une famille nombreuse. Ils se désespèrent de lui trouver un époux, comme c’est la coutume, m’explique Nicolaï. Mais Natacha est trop sauvage, trop indépendante pour accepter le premier venu. Son dernier prétendant aperçu la veille, un homme teigneux, au corps noueux, s’était vu renvoyer à l’élevage de ses rennes sans ménagement. Pourtant elle est belle, Natacha. Les hommes de la tribu n’ont d’yeux et de mots que pour elle. Et moi je l’observe, à la dérobée, à la lueur de la lampe à pétrole. Elle sait que mon regard la suit quand elle prend sur le poêle la théière fumante. Et sa main s’appuie sur mon genou quand elle se penche vers moi pour me servir ce bol de thé bouillant — sensation douce et étrange de deux mondes qui se croisent mais que tout éloigne. Malgré la pénombre, je vois ses pommettes rosir quand nos regards se rencontrent. La nuit vient et demain nous serons à Yar-Sale* pour le plus grand rassemblement des bergers nenets de la Péninsule : la fête du corbeau annoncera le retour du printemps.
Au matin, les tchoums de la tribu sont recouverts de givre et brillent sous les premiers rayons du soleil. En une heure, le campement est démonté et nous reprenons une piste invisible à mes yeux… Quand nous arrivons en fin de matinée, la place centrale du village est encombrée de centaines de traîneaux d’où émergent les bois des rennes qui se meuvent comme une immense vague brune, échevelée.
Sous une sorte de tonnelle en peau de renne, les chefs de tribu, vêtus des vêtements traditionnels, donnent le départ des festivités. À ma grande surprise, il s’agit d’un défilé de mode… La plus belle tenue d’apparat couronnera la reine du printemps. Je suis, à quelques mètres, Tatiana et Natacha qui participent au défilé. Natacha porte une yagouchka* d’un blanc pur, décorée de motifs géométriques colorés et chatoyants. Ses longues nattes tressées avec des brins de laine lie-de-vin contrastent de façon saisissante entre ses cheveux d’un noir profond et la chapka* bordée de renard blanc qu’elle porte sur ses épaules. Natacha se retourne et je lis dans ses yeux rieurs, tout l’espoir d’être élue reine du printemps. Elle en a passé des heures et des nuits à coudre en s’abîmant les mains et les yeux à la faible lueur de la lampe à pétrole.
Quand je comprends enfin, après une attente interminable dans le froid et le vent, que Natacha est la Reine du Printemps, je me précipite vers elle… Et, à quelques mètres d’elle, je découvre dans son regard que vient mouiller une larme, que je suis l’élu de son cœur.
Demain, je pars. Et j’emporterai avec moi, comme un bagage trop lourd à porter, toute la tristesse des yeux limpides de Natacha.
© Chene
2 octobre 2004
*Nenets : peuple de 35 000 nomades qui fait partie des Samoyèdes et perpétue la tradition des grandes migrations des troupeaux de rennes de la toundra à la taïga sibériennes.
*tchoum : tente traditionnelle des Nenets faite de perches entrecroisées et recouvertes de plusieurs épaisseurs de peaux de renne
*Yar-Sale : capitale régionale située au Sud de la Péninsule de Iamal.
*yagouchka : manteau de femme avec col et capuche en fourrure.
*chapka : sorte de cape très courte recouvrant les épaules.
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