PhilippeNollet Messages postés : 16 Aimez-vous les uns les autres - et foutez-moi la paix. |
Posté le 14/09/2006 03:19:37 | | Elle respire avec force, son visage adopte un teint blanc de craie. Elle l’a injurié copieusement, plus qu’elle ne l’aurait voulu sans doute elle-même, mais dans le feu de l’action, bien sûr… Sera-t-il une bonne fois délivré de ce souci constant des glandes, voilà ce qu’il se dit au terme de cette énième querelle. Ils ont à peine soixante ans à eux deux et sont gris et éteints comme des centenaires. C’est l’âge de pierre, pour eux, concentré en quelques secondes, la décrépitude physique qui suit la dispute, le grand vide de leur absence d’humanité soudaine : l’égarement en soi, la perte de la foi, le consentement pétochard à mourir et à se renier. Et s’ils souffrent en cet instant précis, c’est non seulement de se découvrir inconnu à l’autre, pour chacun, mais aussi de cette illusion dont ils semblent s’être si longtemps – et en vain – bercés, dans une privation remarquable de la moindre générosité sincère. Un couple, quoi…
Elle râle encore un peu, pour le principe – elle qui n’en a aucun. Cette chose est bien féminine, se dit-il : éprouver encore le besoin d’en rajouter, quand bien même tout serait déjà dit. Il essuie d’un revers de la main la sueur qui ruisselle sur son front. Le visage de sa jeune épouse – ce que ce terme peut avoir de grotesque, mis en situation ! – exprime l’insatisfaction plus qu’aucun autre reproche. Leurs enfants – car ils ont des enfants, évidemment, sans quoi le tableau ne serait pas complet – ne se sont aperçus de rien et quand l’un d’eux éclate bruyamment de rire (sûrement l’aîné, idiot comme une chaise), le bruit déferle, énorme et insolite, comme un cataclysme à la surface d’une eau paisible. C’est d’ailleurs à peu près ce sentiment-là qu’il ressent, en présence de cette étrangère censée être sa femme, mais qu’il ne reconnaît plus du tout : la sensation bizarre d’avoir mis le pas sur une autre planète. Il est effrayé par l’impossible, la vie lui semble tout à coup bien lointaine.
Dix minutes plus tard, et pas une de plus. Par défi, ou par connerie, ou par une méchanceté qu’elle ne s’explique pas elle-même, elle lui demande : « à ton avis, si je te trompais, tu finirais par le savoir ? ». Haine gratuite, mesquinerie pour pas un rond, mépris pour que dalle, non ? Mais il réfute le poison de ces sous-entendus, l’envoie balader en pensée, se dit qu’il a autre chose à foutre. Bien sûr il a la trouille de sa vie, ses mâchoires se referment sur du vide, la jalousie instille à haute dose son venin dévorant dans tout son corps. Il ne sourit pas, il grimace une esquisse de sourire qui le fait ressembler à un gibbon. Il ne hausse pas les épaules, tout son être se lève et s’affaisse en un soubresaut ridicule. Il ne tourne pas les talons pour fuir dignement : il rampe jusqu’à la porte d’entrée. Sans parvenir à l’ouvrir autrement qu’en s’y reprenant à trois fois. Quelle pitié…
Restée seule, elle n’a pas bien l’air de comprendre ce qui se joue là. Toujours ce décalage entre son moi et sa pensée. Elle est là sans y être, projette sa culpabilité sur lui, évacue tout, c’est tellement facile de se dire que tout est de sa faute à lui…
Décrypter, analyser, tout reconstituer dans sa tête pour démêler la réalité du fantasme, dénouer l’écheveau des contradictions… après avoir roulé une heure dans le coin, on se demande que faire encore pour marquer le coup – celui de la discorde – ou s’affirmer « plus fort que ça », alors qu’on est « à côté de tout », en ce qui le concerne. C’est une sous-victime qui rentre à son domicile, ce soir-là, avec en tête le thème de « Superfly » qui, tout à l’heure, dans la voiture, le plongeait dans une prostration lasse plutôt reposante – et accordée, en tout cas, à son état d’esprit du moment.
C’était il y a dix ans. Sa femme avait toujours de bonnes raisons pour foutre la merde entre eux. Et s’il avait le malheur d’émettre la moindre objection, la discussion finissait mal – ou tournait court, ce qui était pire car elle finissait toujours par revenir à la charge. D’ailleurs, même hors conflit, ils s’arrangeaient toujours pour être d’un avis diamétralement opposé l’un de l’autre, quel que soit le sujet, avec une constance – et un dévouement à cette cause – assez remarquables. En conclusion, elle l’envoyait sur les roses et l’insultait aussi, pourquoi pas, chose à laquelle il ne pouvait objecter qu’un silence livide, d’une lâcheté gluante, qui le clouait au sol. En substance, il savait qu’il était sur terre pour en baver, pas besoin de lui mâcher tout le travail de rumination. Mais, maintenant qu’elle était six pieds sous terre, foudroyée par une pneumonie particulièrement chanceuse, tout ça n’avait plus le même relief. Forcément. Ce qui, entre parenthèses, peut aider à résoudre le quotidien (sa nasse inextricable), compte tenu des oppositions et des forces en présence.
Il y aura toujours des filles qui ne peuvent pas résister au style chien battu. C’est comme ça. On n’y peut rien et, je suppose, elles non plus. Autant en prendre son parti et prier pour des lendemains meilleurs. Ce qu’il a fait, par ailleurs, exactement ce qu’il a fait.
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