PhilippeNollet Messages postés : 16 Aimez-vous les uns les autres - et foutez-moi la paix. |
Posté le 12/09/2006 03:33:11 | | Alors, en cette journée d’un été finissant à regret, on va marcher dans les sous-bois où rayonne juste un peu de lumière. Où des espaces d’ocre jaunissent, où les verts fourmillent et prolifèrent. On parcourt ensuite des chemins pierreux dont la terre est incroyablement dure, comme du marbre, on arrive aux champs majestueux et presque blancs sous le soleil de quinze heures. Des contours flous se précipitent, des formes bizarres affleurent, des continents entiers se télescopent. Ça file en un rien de temps.
Le soir même, il se retrouva seul, bien sûr, une fois de plus. C’est ce qu’il avait de plus cher, de toute façon : la possibilité de prendre du répit à tout moment de la journée. Viser la nudité extrême, le détachement parfait. Il n’allumerait pas la lumière, ouvrirait simplement les stores pour faire entrer dans la chambre quelques bandes de clarté de nuit. Puis il irait s’asseoir dans un fauteuil et resterait là à attendre les heures. Dos aux persiennes, dans la pénombre striée, il se sentait non seulement seul, mais disponible, voué à tous les possibles, icône de l’absence personnifiée et cendres froides dispersées. Etre seul dans la nuit à exister pleinement, c’était faire renaître en lui tous les possibles, c’était se recréer et s’additionner à lui-même, et augmenter d’une nouvelle solitude toutes les anciennes déjà vécues de semblable manière. Etre ainsi dans la solitude, c’était l’alimenter chaque fois davantage, en accroître la richesse et l’intérêt à mesure, c’était en solidifier les liens et en garantir la continuité. Il recréait le monde et moissonnait ses rêves, émissaire puritain de ses propres divagations.
Il lui suffisait de la regarder trente secondes. Il aurait vu une jeune femme plutôt mignonne, même si sa beauté était quand même éloignée des canons esthétiques traditionnels : voluptueuse et, par endroits, toute en rondeurs, roulant des prunelles qu’elle écarquillait innocemment et sans le moindre geste évocateur d’une quelconque lascivité. Une femme chez qui il suscitait de la sympathie, à laquelle il n’avait aucune raison de ne pas répondre. Les impressions se confondant, il ne savait trop que penser du trouble qui le gagnait. Le temps avait subi une brutale accélération, brisant son rythme de croisière avait bousculé les données.
Elle revient de la salle à manger. Elle pose son verre sur la table basse, se laisse choir dans le divan et lui fait face, convaincue de sa souveraineté sur lui. Il y a dans tout l’appartement comme un bruissement sourd, une espèce de murmure presque inaudible – à peine entaché par le passage lointain et répété des tramways, par le courant permanent du va-et-vient de la vie extérieure, l’agitation urbaine transposée aux abords de la campagne, le fourmillement des particules dans la recherche optimale de la durée : la quête éperdue d’un peu de temps gagné. Il se dit que c’est peut-être le moment, pour lui, de prendre l’initiative. Il n’y a rien qu’on puisse changer, voilà ce qu’il se dit à cet instant-là, rien qui puisse totalement se maîtriser de bout en bout, rien sur quoi revenir après coup, pour le corriger. Tout ce qui va suivre est inévitable. Donc elle ne bouge pas. Donc elle attend. Donc elle reste immobile et dure comme la pierre et le marbre.
Il tressaille, d’une timidité aussi invalidante que soudaine. Il n’est soudain capable de rien, il se sent muet et grotesque, entre la sincérité extrême et la comédie poussée à bout il a du mal à se faire une place. Il cherche de l’aide à l’extérieur, tentant de happer à pleins poumons un surcroît d’oxygène, comme un surplus d’inspiration dans ses mots, mais ça ne vient que de lui. De l’intérieur de lui. Il boit une gorgée de son soda, très vite, pour se donner une contenance et gagner du temps. Dix secondes à peine, mais il retrouve un peu de calme et de sang-froid.
En substance, malgré tous les détours qu’il emprunte et les salamalecs dont il enrobe ses phrases, il lui dit, à celle-ci qu’il connaît à peine, qu’il a pour les femmes une sorte d’adoration déçue, qui est à l’exacte mesure de sa frayeur d’elles et que, ne pouvant se résigner à subir ce sentiment, il a choisi de le transformer en une sorte de muflerie arrogante, ce qui lui tient lieu d’identification de rechange. Il ajoute, fidèle à ce qu’elle sait déjà de lui, qu’il n’aime rien tant que sa solitude, qu’il n’est pas le moins du monde décidé à la brader – comme s’il se flattait d’être demeuré, jusqu’à ce jour et malgré toutes les rencontres qu’on veut, insensible aux autres et, en quelque sorte, parfaitement intact.
Elle, de son côté, elle fait tout pour éviter de froisser sa susceptibilité de mâle bien campé sur ses principes de base, constamment sur la défensive. Tout pour ne pas blesser l’orgueil d’un type qu’elle connaît depuis quelques heures, avec qui elle n’a donc certainement pas à se gêner, d’après elle, pour lequel elle n’est en rien redevable de quoi que ce soit, ni forcée de se soumettre aux us habituels de la courtoisie affective – les signes extérieurs et les preuves. Elle ne souffle pas un mot. Elle ne paraît pas vouloir le suivre dans ce dédale d’aveux et de dérobades alternés. C’est exactement comme si elle voulait le laisser se démerder avec ses histoires de renoncement et d’adoration des femmes, de petite mort et de renaissance. Elle s’approche seulement de lui, douce comme le plissement de sa jupe et claire comme un regard, et il ne sait absolument que faire de toute cette frissonnante pureté à fleur de peau. Les volontés nettement affichées l’ont toujours rebuté, et toute manifestation trop ostensible le lasse. Alors il se réfugie en lui-même et se terre dans un mutisme assourdissant.
Elle a un de ces sourires qui redonnent à espérer de la vie, de la bonté des humains entre eux, qui prodiguent des forces neuves face aux difficultés. « Ton dernier livre marche bien, à ce qu’on m’a dit… ». Il n’y a dans son ton que de la sympathie, une simplicité évidente, rien qui pourrait être compris en plus ou en moins de ce qu’elle dit effectivement. Il ne fait que l’écouter, blotti dans une patience d’ange, où il se ressource. Et, sans attendre de réponse, renversant sa tête sur le dossier du divan, les yeux au plafond comme pour y chercher un second souffle pouvant l’aider à y voir plus clair, elle commence tout doucement à dégrafer sa jupe, les boutons un par un en se contorsionnant, puis dégage d’elle cette relique qu’elle laisse tomber sur la moquette, comme tombent également leurs dernières réticences fondant et se diluant, et à nouveau c’est la rencontre, la rencontre physique, l’échec sans appel de tout, ce côté vain des corps réunis, et la pureté perdue : à la fois un signe de bon et de mauvais augure pour les lendemains, pour le futur d’une possible liaison, pour tout le reste à vivre et pour la vie elle-même. Et peut-être est-ce vraiment impossible, peut-être n’y a-t-il vraiment rien à faire qu’incarner cette illusion, en la perpétuant à son tour…
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