PhilippeNollet Messages postés : 16 Aimez-vous les uns les autres - et foutez-moi la paix. |
Posté le 10/09/2006 05:19:00 | | Bon, il récapitule pour lui-même à voix haute – c’est l’histoire d’une rencontre avortée. Il la connaît bien, c’est comme s’il la voyait à cet instant même : elle prend la chose de haut, choisit la distanciation froide et vaguement méprisante. Il pourrait même deviner sa voix, maniérée, agacée malgré l’effort de modération qu’elle fournit. Une fois de plus il a failli à son rôle, une fois de plus il occupe la place du fautif admirable, portrait-robot rêvé de conspirateur tortueux ou de lâche aux pieds d’argile, bien sûr, comme tous les hommes – mais il s’en fout un peu cette fois-ci. Ils l’ont jugé d’avance, de toute façon, depuis le premier jour. Elle comme les autres. Bien sûr, elle ne se manifeste pas. Comment le pourrait-elle, d’ailleurs ? Il est toujours terré quelque part, hors d’atteinte, impossible à joindre pour quiconque. Et aussi, elle n’éprouve que le besoin de laisser croire insidieusement, de sous-entendre, d’insinuer en passant par le silence tout ce qu’elle ne voudrait jamais dire à haute et intelligible voix, quand bien même elle le pourrait. C’est que, pour elle, un rendez-vous raté n’est pas qu’un rendez-vous raté. Avec sa manie de tout porter au centuple – surtout les choses qui, pour lui, sont sans intérêt. Avec ses certitudes sur tout, qu’elle assène à l’envi autour d’elle. Avec cette obsession qu’elle a d’avoir TOUJOURS RAISON ! Sûr qu’elle doit persifler ça et là, en ce moment, sur son dos et sur celui de tous ceux de sa race, sur ces satanés foutus écrivains à la noix qui se prennent pour le nombril du monde, les torturés et handicapés affectifs de son genre, et sur les hommes en général bien sûr, sur la fin de tout dans ce monde mesquin… D’un simple rendez-vous raté on peut imaginer mille choses, revirements et retournements de situation de toute sorte. Se peut-il que de cette tête bien faite on puisse un jour en faire une bien pleine ? Voilà la question de départ, en une dizaine de mots fatalement réducteurs, du livre que je laisse tomber à l’instant même sur la table basse du salon. Un écrivain nordique, d’Oslo ou de Göteborg, comme quoi ils ne viennent pas tous de Harvard ou de Los Angeles… c’est chez Grasset, je crois, et le nom de l’auteur est imprononçable.
Au téléphone, il faut toujours d’incommensurables efforts – et encore s’armer de patience et ne pas avoir peur d’insister, surtout – pour lui soutirer une phrase à peu près construite de temps en temps. Deux ou trois anecdotes passe-partout le tirent d’affaire en lui faisant gagner du temps sur son interlocuteur et pourvoir au tir de missiles suivant, le temps de recharger vite fait ses accus pour re-nourrir une salve plus dense, et ainsi de suite. Dans une discussion, c’est le genre d’hommes qui ne donnent rien du tout – et qui ne prennent pas non plus, tout à leur indifférence malpolie. Ça ne prête pas à rire. C’est même assez triste. A peine le temps de reprendre son souffle, il repart ailleurs, pioche des bribes de phrases sans queue ni tête, se réinvente au fur et à mesure, improvise tout le temps. Mais ça lui coûte, soyez bien sûr que ça lui coûte : son rêve est de vivre en ermite, il en a trop vu, autant se faire la belle et passer à autre chose. C’est-à-dire, passer tous les jours à autre chose, voilà ce qu’il se dit. Le fait est qu’il ne comprend rien aux gens qui l’entourent. C’est une chose que d’affirmer péremptoirement les connaître par cœur, et une autre de s’y coller vraiment, en face à face, d’égal à égal et prêt – en quelque sorte – à s’offrir à l’autre, dans le hasard des mots, le désintéressement d’une vraie confrontation de pensée – celle-là même qui lui échappe totalement. Tant que des types comme lui continueront à s’asseoir le cul entre deux chaises, la vie continuera à bien se marrer à nos dépens.
En début de soirée, il s’était mis en tête d’aller faire un tour dans le bois proche. A pied. Avec son chien, pourquoi pas ? C’était à quelques hectomètres de chez lui. Mais à peine s’est-il mis en route, que ça ne lui disait déjà plus rien. Bon, il avait déjà mis le collier du chien et ça, décevoir son chien, c’était pas dans ses habitudes, il aurait plutôt vendu sa mère… La soirée s’annonçait tiède et lumineuse, il n’avait aucune raison objective de faire la gueule ou de se plaindre de quoi que ce soit, il pensait à son dernier livre qui marchait plutôt bien – enfin un livre qu’on achetait pour de bonnes raisons, se disait-il. Quelque chose en lui s’apaisa d’un coup, alors qu’il gagnait les chemins pierreux les plus encaissés, dont les bordures escarpées tombaient en poussière. Il avait le chien à ses pieds, un mètre à l’extérieur côté bitume, et il voyait dans tout ce qui l’entourait – les champs qui fumaient, l’orée du bois qui s’évasait dans un halo rosé, les plaines au loin – cette beauté fragile et cette densité à la fois, quelque chose en quoi s’enraciner et permettant de faire une trêve avec soi-même, au moins pour un temps. Il était parvenu à trouver une espèce de maîtrise – mais ces sensations disparaissent aussi vite qu’elles débarquent, d’un changement de lumière dans les frondaisons, d’un souffle du vent ou d’un silence trop appuyé autour de soi, qui ferait presque peur si on n’y prenait garde.
Sur le chemin du retour, il pensa à Johnny Hallyday et à son soutien à Nicolas Sarkozy pour les présidentielles. Le Johnny Hallyday rebelle des « Mauvais garçons », le Johnny Hallyday lascif de « Rivière ouvre ton lit », le Johnny Hallyday fantasmé de toutes nos adolescences, embrigadé comme un plouc de première – qu’il devait certainement être, hélas, depuis le temps qu’il s’échinait à nous le démontrer malgré lui ! C’était comme une partie de sa jeunesse qui s’éboulait, comme une falaise bascule sous elle, une partie de ses rêves qu’on lui volait une fois encore – après les duos merdiques, les mariages bidon, les mille et une bourdes commises durant toutes ces années, les «ah que» pathétiques débités à longueur d’interviews… ça n’avait pas la moindre importance en soi, mais cette seule petite pensée qui tournait vénéneusement dans son esprit lui gâcha la fin de sa promenade. Il commençait vraiment à se sentir mal. C’était comme s’il avait assisté à un racolage honteux ou comme si, invité à un jeu de dupes, il en tenait vaillamment – sans même l’avoir pressenti au départ – les premiers rôles. Où étaient-ils arrivés, en cette route, qu’elle leur semblait si longue ?
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