PhilippeNollet Messages postés : 16 Aimez-vous les uns les autres - et foutez-moi la paix. |
Posté le 14/08/2006 03:22:41 | | Il passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte pour la regarder dormir… suspendu à son souffle, il ouvre les volets pour qu’un peu d’aube ensoleillée entre dans la chambre, il perçoit instantanément l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, les cris des corneilles et le vol des alouettes en piqué. Oui elle ouvre les paupières dans un reste de sommeil, ne voit rien pendant un moment, sourit enfin comme pour elle-même… Il entend les premières cloches : toutes les églises du coin se sont données le mot. Il y en a cinq dans les environs proches. Un Christ immense au coin de la rue, comme partout où il se pose. Il sort, prend un bouquin dans la bibliothèque, va s’asseoir sur la terrasse.
Son nouveau livre, à lui, sort ce jour en librairie. Il en est déjà détaché, bien sûr, son livre le plus important c’est toujours le prochain, c’est pas simple un auteur, ça a toujours des problèmes avec le temps : son emploi, sa relativité – et sa gestion déplorable, en ce qui le concerne. Il vient de déménager. En fait, il a surtout l’impression d’être en vacances. Ça fait souvent ça au début. Encore cette petite chose sur le temps, essentielle : quand il bosse il doit au temps une confiance sans limites, aveugle pourrait-on dire. Qu’il se donne des horaires bien précis ou un quelconque planning pré-établi, et le fiasco est complet. Pas une ligne potable. Il lui faut se mettre à sa table de travail sans la moindre idée de durée ou de permanence, le temps de se retourner, et un quart d’heure plus tard il jette un œil sur le tas de feuilles noircies : neuf pages pleines. Quatre heures ont passé. Boire un coca lemon, sortir le chien, se satisfaire du devoir accompli. Voilà comment les journées passent.
Elle croque dans un biscuit qu’elle a trempé dans son café au lait. Autrefois il l’attendait patiemment, pendant des heures parfois, derrière ses carreaux, tendant l’oreille au moindre bruit, sans même savoir si elle pourrait se libérer. Son cœur se gonflait d’une joie désespérée dès qu’il entendait ses pas. Elle se jetait dans ses bras, rien d’autre ne comptait que cet abandon pur et ce don de soi, ils s’embrassaient à pleine bouche et tout passait dans leur chair et dans leur sang, à leur étouffer l’âme d’une émotion insensée. Quand il la regarde aujourd’hui, il se dit qu’ils s’en sont plutôt bien sortis, finalement. Là, c’est elle qui l’observe, enregistre mentalement son très grand calme apparent (sa science innée du silence), cette espèce d’émotif recul sur les choses qu’il a. Elle dit ensuite :
«On est bien ici, non ?
Oui, ça va. Tu crois qu’on va s’installer pour de bon, cette fois ?
Bof, peut-être que oui. Et toi ?
Tu sais bien que je ne pense rien sur quoi que ce soit quand je ne suis pas en situation.
C’est vrai, j’oubliais.
Tu sais quoi ?
Non, mais je suppose que je vais le savoir très vite…
Jessy a appelé. Elle a besoin de ma voiture deux jours, la semaine prochaine. La sienne est en réparation.
Ok. Tu as bonne mémoire en général ?
Excellente : j’oublie tout instantanément.
Je sais. Pour la voiture, tu me l’as déjà dit deux fois.
Je t’aime aussi, bien sûr.
Bien sûr…
Oui ?
Non, rien.
On mange dehors ce midi ?
Comme tu veux…»
Son article du jour, c’est une commande. Une dizaine de lignes sur l’époque, comment et où elle va, mais vu à sa façon… Il sait qu’une simple page peut demander trois heures ou dix minutes pour s’écrire. Il aimerait bien se débarrasser de cette hantise d’avoir à commencer puis finir quelque chose à toutes fins. Ecrire le tue. Tout est déjà écrit depuis la nuit des temps, à quoi bon ?
«C’est quoi ton prochain livre ?
Je sais pas, j’ai déjà le titre : « Le symposium des fourbes ». Si je change pas d’avis en route…
Comme d’habitude…
Oui, c’est ça, comme d’habitude. En même temps, j’en ai ras-le-bol de cette mascarade, tu peux pas savoir, et si j’avais le choix…
Qu’est-ce que tu dis, là ?
Laisse tomber, je parle tout seul.»
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