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Auteur : Sujet: Mosaïque  Bas
 PhilippeNollet
 Messages postés : 16
 Aimez-vous les uns les autres - et
foutez-moi la paix.
  Posté le 14/08/2006 03:11:25
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Elle se regarde dans la glace, comme on suppose qu’elles le font toutes avant de sortir. Trois robes sont étendues sur le lit. Une, très longue, franchement moche. Une de taille moyenne et une courte. Elle prendra certainement la rouge, non décolletée, pas trop courte. Elle fume une cigarette en se faisant couler un bain, elle y met des sels à la vanille, elle sirote un rhum coco. Son portable sonne mais elle le laisse sonner. Encore un qui devra se trouver quelqu’un d’autre pour tromper son ennui. Ce soir elle n’y est pour personne. C’était peut-être Florian. Elle réfléchit un peu, pas trop. Elle n’a pas grand-chose à se reprocher. Ça pouvait pas durer entre eux, de toute façon, il doit déjà l’avoir oubliée. Non, elle n’a rien à se reprocher, elle a donné tout ce qui lui était humainement possible de donner. Sur le plan sentimental, c’est presque une sainte. Elle a toujours encaissé sans broncher. C’est bien pour ça que tous les types profitent d’elle avant de la jeter comme un kleenex.          

                                                          La femme qui sort danser obéit toujours au même rituel. Epilation et soins divers, argile verte sur la tronche, puis un bain moussant avec des tas de bonnes odeurs qui se mélangent, et enfin peaufinage extrême d’un maquillage qui, aussi léger puisse-t-il être, requiert adresse et précision. Elle connaît le prix des rêves et les retours brutaux à la réalité. Pas besoin de lui faire un dessin. Elle se lance des regards ironiques dans la glace. Si elle souffre parfois, si elle souffre vraiment de tout son être, c’est de son apathie, le peu de réaction qu’elle a face aux surgissements des emmerdes – ou des bonnes choses, d’ailleurs, c’est une question de timing qui lui échappe dès que le temps s’accélère. Qu’on lui donne cinq minutes pour voir arriver les embrouilles, et elle retourne tout ça vite fait bien fait. Mais la surprise lui coupe tous ses moyens et l’anesthésie. Et comme on ne peut demander le possible qu’à soi-même, et l’impossible aux autres, elle laisse glisser. Attend qu’un léger mieux s’annonce. En n’y croyant pas plus que ça.      

                                                          Elle boit et elle danse, elle se trémousse en vain dans une boîte surpeuplée, plongée dans le noir et lardée de zébrures de toutes les couleurs. Elle se donne à fond, tente d’oublier la mort, la solitude, l’inutilité de tant de choses et toutes les autres souffrances fondées sur des idées fausses. Ça a bien sûr quelque chose de pathétique, mais elle est plutôt moins grotesque et moins en deçà d’elle-même que les autres, elle ne se berce pas d’illusions sur ce qui l’entoure, ça se sent et c’est rare à ce point. Danser procède aussi de cette volonté-là : trouver quelque chose hors de soi pour soulager son propre malheur de vivre. Réalisation des désirs, quête de leurres efficaces – même juste pour un temps – ou besoin de reconnaissance (l’effet miroir ?). On a l’impression d’un manque, on se sent floué, on cherche des moyens d’arranger des situations restées au point mort. On picole et on danse, voire davantage, partouzes et drogues dures comprises. Tout pour oublier que, tant qu’on reste immergé jusqu’au cou dans cette douleur dans laquelle on touille à deux mains, on n’est qu’une collection d’erreurs et de concepts vaseux sans grande utilité, ni pour soi-même ni pour quiconque. Pourtant tout va bien, la réalité est bien présente, on pourrait presque la toucher, si on y prêtait un peu attention…                                      

                                                          Le lendemain de la fête, tout ressurgit, jamais en reste de refroidir les ardeurs. Pour elle, en ce dimanche livide au bord du champ de tournesols dont la vue, à travers la grande baie vitrée ouverte, ne lui inspire absolument rien, c’est une longue attente sans objet dans un matin trop froid, l’oreille tendue vers un portable qui ne veut pas sonner. Elle se sent seule, bien sûr, comment y échapper ? La réalité objective de la chose, pourtant, c’est qu’elle est tout simplement assise devant la baie vitrée, dans l’arrière-cuisine, chez elle. Le sentiment de solitude qu’elle y met n’est guère plus qu’une pensée, un certain éclairage, un jugement de valeur. Elle pense que les choses devraient être différentes de ce qu’elles sont. Elle ne parvient pas à éclaircir ses émotions et à les séparer du reste, à s’apercevoir que son spleen et ses doutes ne sont que de sa propre fabrication.                    

                                                          D’ailleurs, elle a rencontré quelqu’un, le lendemain même. Il y a aussi des jours où la vie s’écoule sans un heurt, forme une mosaïque de toutes les couleurs sans aucune aspérité. Un grand fleuve de vie comme la bouche enflammée d’une forge rugissante. Un collègue de bureau l’a invitée chez lui. Courtois, prévenant, un humour pas trop gras. Le repas, très bien aussi, varié et léger, excellent en tous points, et chacun des deux ayant bien le temps de s’approcher, entre quelques tressaillements et deux-trois mots de circonstance. Seul problème pour elle, la télévision en fond sonore, un rien trop fort. Elle n’osera pas aller jusqu’à demander qu’il la coupe, mais le cœur y est. Elle préfèrerait de la musique, mais il ne semble pas acheter beaucoup de disques. Pas même un Robert Wyatt ? Ah non, même pas.      

                                                          La nuit arrive, avec ses ellipses à vif et son noir bleuté, tout parfumé de cendres. Passons sur la séance de sexe obligatoire, à mi-chemin entre l’hygiénique formel et l’emprunté rougissant, première éjaculation fatalement précoce suivie d’une deuxième salve moins nourrie, mais plus patiente – jusqu’aux gémissements de rigueur, comme un gigot qu’on met bien à l’heure aux fourneaux. N’empêche, à chaque minute qui passe elle gagne du terrain sur l’ennui, sur le doute, sur les morales incompatibles qu’on lui a enseignées. Elle vit un peu, ça la change, pourquoi on ne pourrait pas mordre à pleines dents quand on a faim à ce point-là ? Il dort près d’elle et elle considère ça comme une preuve de confiance. Malgré la soif d’en savoir davantage, elle est murée dans son attente, la foi en éveil mais résolue à ne se perdre qu’en elle seule. Les murs l’obsèdent, si elle les regarde à ce point… ces murs, et tout ce que ses mains n’ont fait qu’effleurer…

 Joa
 Messages postés : 1625
 La vie est belle...
 Joa
  Posté le 14/08/2006 06:29:09
Send a private message to Joa
C'est superbe...de tous tes éclats...

Bravo Philippe !

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