PREFACE :
QUEL esprit simplement humain pourrait se passer de poésie ? N'en trouve-t-il jamais dans ses sentiments, ses goûts, ses joies et même son mal de vivre ? N'a-t-il jamais envie d'exprimer ce qui bouillonne en lui, ce qui fait exploser son moi intérieur et crée ainsi la plus vibrante expression de sa personnalité ?
René DUMAS, lui, l'a bien compris. Mieux : il a su assimiler la poésie à sa propre personne, à son environnement, à son terroir, à ses émois internes, puisqu'il nous livre, par l’intermédiaire de son neveu Joël DUMAS, ce recueil qui nous parle des Imphyades.
Ouvrons-le. La poésie s'y présente en strophes régulières et classiques, puisque le poète incline volontiers pour le sonnet, en deux quatrains et deux tercets qui offrent presque à chaque page leur ordonnancement musical. Parfois, c'est une autre forme très personnelle, jouant sur les allitérations. Anachronisme? Chant plutôt. Ecoutons son Antinéa :
Mie, à la fois, Antinéa
A
Je ne sais quoi – donc comme Estelle
Telle –
D’humble, d’austère et de tentant,
Tant
Son œil étonne et sa prestance
Tance
L’âpre banal. Quand Saint-Avit
Vit
Près d’Hiram-roi cette sirène
Reine,
Il demeura, voilà pourquoi,
Coi.
Il faut remarquer le choix des termes : plus que recherché, il est tributaire des arcanes du passé par sa culture évidente, ainsi que de sa musique, un tant soit peu antique parfois :
Ô visages, regards que la joie illumine !
Nika ! Nika ! Nika ! La voici, la voici !
Thémistocle est vainqueur, Eurybiade aussi.
Fêtez tous ces héros vainqueurs de Salamine.
Khébayarscha te croyait, ô Grec, pusillanime !
Certes, il s’est trompé, le Grand Roi. Sans souci
Des hères qui planaient dans le ciel obscurci,
Tu luttas vaillamment et tu fus magnanime…
Hugolienne est, en outre, la forme des poèmes, qui inspirent parfois à René DUMAS des alexandrins virulents et passionnés :
Pleurez, ô Grecs, pleurez, c’en est fait de Corinthe !
Les farouches guerriers romains sont passés là,
Brûlant, pillant tout, tels les Huns d’Attila.
Pleurez, ô Grecs, pleurez votre cité défunte !
Et des formes jaillit la forme : celle, bouleversante, de la plongée dans les tourments de l'existence physique, mais aussi dans les méandres de l'espace et du temps.
Ils sont tous deux les premiers soutiens de ce style si souvent emporté. En vérité, le style si particulier de René DUMAS crée l'aérien : les mots volent, donnent des ailes aux phrases et par le fait même, aux évocations. Il n'y a pas de terre ni de ciel dans ce style : rien que l'espace, un espace personnel.
Cet espace, c'est la sensualité. Les images qui la décrivent sont toutes personnelles, puisqu'elles n'appartiennent qu'à l'espace précité. Ici, sensualité et espace, en quelque sorte, renvoient l'un à l'autre leur expression :
Femme, instrument enchanté,
Docte, docile et vanté,
Instrument de volupté
Qu’a construit Aphrodité,
Instrument d’éternité,
Dont tout cœur est exalté,
Dont tout humain est tenté,
Qui tenta Dante, Anyté,
Écoute, l’amant accorde
D’une note âpre la corde
De la sensibilité.
Car c'est bien cette question de l'illégitimité de la sensation qui crée cet espace si particulier : le poète n'a plus ici le sentiment de s'appartenir, d'être maître de ce qu'il ressent; c'est alors que la création de l'espace personnel s'impose à lui, dès qu'il le fait découvrir au lecteur en le partageant avec lui.
Chez René DUMAS, le temps est uni, puisqu'il dépend de la sensation, brève mais intense. C'est une manière de régenter le temps, de le diriger à sa guise en le faisant entrer dans l'univers spirituel, au moment d'un suprême contact. C'est alors que l’horloge temporelle peut être arrêtée : le poème a recréé, redéfini le temps, la poète peut dominer l'espace.
Alors maître de l'espace et du temps, René DUMAS s'emploie enfin à projeter son propre moi sur autrui. L'attirance que son univers poétique exerce sur ses personnages est indéniable. Tous se voient interpellés, puis invités à faire leurs premiers pas avec l'auteur :
Du pipeau d’Hyagnis, la voix dont l’art s’honore,
À flots harmonieux coule du buis sonore.
Autour du chèvre-pied, autour du pâtre assis,
Quelques jeunes beautés, rieuses, sans soucis,
Fronts purs, cheveux épars, des nymphes bocagères,
Étonnent le passant de leurs danses légères.
Il est légitime, en effet, de se voir invité dans l'univers des dieux lorsque les sentiments sont ici poussés à l'extrême. Il semble impossible d'échouer dans cette tentative, et pourtant, un modeste rappel aux réalités s'exhale du dernier vers de cette strophe : plus d'ascendance divine, plus d'instrument merveilleux, rien que la plume du poète. Mais c'est précisément cet instrument-là qui crée la poésie et rend un poète redoutable. Il semble impossible de ne pas l'écouter, même quand il se sent ramené à plus d'humilité…
Nous souhaiterions encore découvrir tant de merveilles dans cette œuvre car le poète ne peut nous rassasier. Alors, mieux vaut se plonger dans l'ensemble du recueil et en savourer chaque vers.
Il est temps que je lui laisse la parole...
Thierry ROLLET
Ecrivain - Agent littéraire
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